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 © Stéphane DETAILLE | Vendredi 15 juin 2007, 20:21

L'instruction d'audience s'achève sur un malaise. La Justice voulait un procès à l'aune du choc créé par la mort des paras. Il s'est étiolé très vite, faute de fond.

 

Analyse

Ceux qui, huit semaines durant, ont assisté au procès de l'ex-major rwandais Bernard Ntuyahaga devant la cour d'assises de Bruxelles ne peuvent se départir d'un certain malaise à l'heure où s'achève l'interminable instruction d'audience. Très vite, à cet égard, l'impression aura prévalu que la Justice avait voulu, pour l'édification du plus grand nombre, orchestrer un procès qui fût à la mesure du traumatisme causé dans l'opinion par la mort des dix Casques bleus belges, lâchement assassinés à Kigali en avril 1994. Et sans doute le grand déploiement de moyens, la formidable mobilisation de témoins et la débauche d'énergie auxquels a donné lieu ce procès auraient-ils été amplement justifiés si le box des accusés n'avait pas été occupé par le seul Bernard Ntuyahaga.

On se gardera de regarder trop vite l'ex-major des Forces armées rwandaises (FAR) comme une victime expiatoire : à Bruxelles, il répond de son implication dans l'assassinat des Casques bleus mais aussi de la Première ministre rwandaise Agathe Uwilingiyimana et de divers crimes commis « à des dates indéterminées » dans les préfectures de Kigali et de Butare.

S'agissant de la mort des Casques bleus, on n'en aura pas moins eu très tôt le sentiment que l'accusé porterait seul le poids de ces dix morts dont la responsabilité incombait au premier chef à d'autres que lui : à commencer, sans doute, par tous ceux que leur comparution devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda - le TPIR qui siège à Arusha (Tanzanie) - a soustraits aux poursuites de la Justice belge.

Son procès se voulait édifiant : il est devenu barnumesque si l'on considère le rôle prêté à Bernard Ntuyahaga dans l'assassinat des paras belges qu'il aurait désarmés et conduits à la mort - sans qu'on sache s'il connaissait lui-même le sort qui attendait ses prisonniers au camp Kigali. Les charges qui pèsent contre lui ne justifiaient guère cet interminable défilé de témoins dont les déclarations avaient rarement à voir avec les faits reprochés à l'accusé, qu'on n'entendit d'ailleurs plus - pas un mot ! -, passés les tout premiers jours du procès.

Beaucoup parmi ceux qui vinrent à la barre n'avaient clairement rien à dire sur les faits dont les jurés avaient à connaître. D'autres, venus de très loin, n'avaient à livrer que des informations de troisième, voire de quatrième main. Le nombre des parties civiles et la gestion souvent brouillonne d'audiences surchargées ont achevé de miter un procès dont le cours vasouillard a régulièrement fait le jeu de la défense : il fut si peu question de l'accusé, toutes ces semaines durant, qu'elle eut tout le loisir de développer ses thèses révisionnistes. Un comble.

Ce procès gonflé à l'hélium laisse à ce stade une impression de grande indigence. A la veille d'entendre le réquisitoire et les plaidoiries, on se demande encore quels éléments les jurés puiseront dans ce fatras d'informations disparates pour forger leur intime conviction. Les déclarations des témoins n'ont fait qu'obscurcir les circonstances dans lesquelles les paras belges ont trouvé la mort. Le rôle de l'accusé reste flou, même si le témoignage des Casques bleus ghanéens a ruiné sa version selon laquelle il aurait pris à son bord les paras rencontrés fortuitement ce matin-là. L'implication de Bernard Ntuyahaga dans l'assassinat d'Agathe Uwilingiyimana n'a pas été davantage avérée par des témoins qui donnèrent parfois l'impression d'être moins soucieux de relater des faits que d'abonder dans le sens qu'ils croyaient le plus susceptible de plaire à la Cour.

Difficile aussi de savoir, après huit semaines de procès, la responsabilité que l'accusé aura véritablement endossée dans les autres meurtres qui lui sont imputés. On a dit qu'on faisait la fête chez l'accusé aux premiers jours du génocide, que son domicile servait visiblement de Q.G. aux génocidaires, que l'un de ses employés de maison régnait sur l'une des barricades de Kigali, que l'ex-major conduisit lui-même les assassins au domicile d'Emmanuel Nkundabagenzi, dont la famille fut exterminée ce jour-là. Un seul témoin désignera formellement Bernard Ntuyahaga comme l'officier qui, sous ses yeux, fit fusiller les passagers d'un minibus (le major, dit-il, aurait lui-même abattu un milicien Interhahamwé corrompu).

La cause n'est pas entendue et le verdict n'est pas couru d'avance. Pour peu, bien sûr, que les jurés sachent faire abstraction de la pression mécaniquement induite par l'ampleur du procès et par l'attente de l'opinion qui réclame, depuis treize ans, qu'on lui désigne un coupable.

P.22 L'édito
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