01 juillet 2007
Des archives de l'Elysée sur l'intervention au Rwanda ont été transmises à la justice

Florence Michon, la juge
d'instruction du Tribunal aux armées de Paris (TAP), a reçu par courrier un
cédérom passionnant, mercredi 27 juin. Son contenu est une page d'histoire : il
s'agit d'une grande partie des archives de l'Elysée sur le Rwanda.
Ces centaines de documents divers
– télégrammes diplomatiques, notes des conseillers du président, procès-verbaux
des conseils des ministres, etc. – avaient été entreposés à l'Institut
François-Mitterrand.
Certains avaient été exploités en
1998 par la mission d'information parlementaire dirigée par Paul Quilès,
d'autres, de façon partielle, par Pierre Péan dans son livre Noires fureurs,
blancs menteurs (Mille et une nuits, 2005) qui visait à réhabiliter
l'action de la France
au Rwanda.
Ces documents – dont certains
n'avaient encore jamais été rendus publics – ont été envoyés à Me
Antoine Comte, l'un des avocats des rescapés tutsis du génocide qui ont déposé
plainte au TAP contre l'armée française, en février 2005.
Une information judiciaire pour "complicité
de crimes contre l'humanité" et "complicité de génocide",
visant le rôle de l'armée lors de l'opération humanitaire Turquoise, entre le
22 juin et le 22 août 1994,
a été ouverte en décembre 2005.
Remise en cause
Aujourd'hui, à la lumière des
documents qu'il a transmisà la juge, Me Comte réclame les auditions
des principaux responsables politiques et militaires qui y apparaissent.
Sont notamment cités dans la
lettre que l'avocat a transmise au juge : Pierre Joxe, ministre de la défense,
qui exprima des réserves sur l'engagement français en 1993, Alain Juppé,
ministre des affaires étrangères en 1994, et les principaux conseillers de
François Mitterrand à l'Elysée : le spécialiste de l'Afrique Bruno Delaye, le
chef d'état-major particulier, le général Christian Quesnot, le chargé de
mission Dominique Pin, et le secrétaire général de l'Elysée, Hubert Védrine.
L'avocat souhaite que soient aussi entendus Georges Martres, ambassadeur à
Kigali (1989-1993), et son successeur Jean-Michel Marlaud (mai 1993-avril
1994).
Ces archives remettent en cause la
version officielle de la France
sur sa présence au Rwanda, déjà ébréchée par la mission d'information
parlementaire. Cette version stipulait que la France avait eu pour seul objectif de pousser le
gouvernement rwandais à ouvrir des négociations politiques avec les rebelles du
Front patriotique rwandais (FPR), tout en poursuivant une coopération militaire
classique.
"Il est patent que, tout au
long de la période allant de 1993 jusqu'à l'attentat du 6 avril 1994 [contre
l'avion du président rwandais Juvénal Habyarimana], la préoccupation
centrale des autorités françaises est de soutenir inconditionnellemen
Plusieurs hauts responsables
militaires français de l'époque ont été entendus ces derniers mois par la
brigade criminelle, à Paris. Le général Jean-Claude Lafourcade, commandant de
l'opération Turquoise, le lieutenant-colonel Jacques Hogard, commandant du
groupement Ouest, et le colonel Patrice Sartre, chef du groupement Nord, n'ont
guère varié dans leurs déclarations, par rapport à celles recueillies en 1998
par la mission d'information parlementaire, indique-t-on de source policière.
Selon eux, la France
peut s'enorgueillir de son action humanitaire lors de l'opération Turquoise, en
1994.
L'Etat français ne semble pas
disposé à favoriser les investigations en cours. Le 13 février 2006, la juge
Brigitte Reynaud, qui a précédé Florence Michon au TAP, avait signé une
commission rogatoire internationale à destination du Rwanda. Elle demandait aux
autorités de Kigali de lui fournir tous documents ou auditions "permettant
d'identifier les régiments et services français présents au Rwanda en
1994" et d'autoriser une mission sur place des policiers français.
Pendant six mois, cette commission
rogatoire est restée dans un tiroir du Quai d'Orsay, chargé de l'envoi. Le 24
novembre 2006, le Rwanda a rompu ses relations diplomatiques avec la France à la suite de
l'émission de mandats d'arrêt contre des proches du président Paul Kagamé, dans
l'enquête de Jean-Louis Bruguière sur l'attentat contre Juvénal Habyarimana.
Le 13 février, le ministère a
retourné la commission rogatoire à la juge Michon, en soulignant que nulle
entraide n'était désormais possible entre les deux pays. La magistrate a donc
choisi de transmettre directement le document aux autorités rwandaises, mais
elle a manifesté sa "plus profonde surprise" au sujet de
l'inaction du Quai dans une lettre adressée au procureur du TAP.
© Piotr Smolar
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