01 juillet 2007
Génocide rwandais : ce que savait l'Elysée

Il est
question de massacres, de réfugiés et de soldats français en ce 29 juin 1994,
dans la salle où se tient un conseil des ministres restreint autour de François
Mitterrand. Il est question du Rwanda, où la France vient de lancer l'opération humanitaire "Turquoise".
La machine génocidaire, lancée le 6avril et qui fera entre 700 000 et 900 000
morts, tourne encore.
"Historiquement,
la situation a toujours été périlleuse, dit François Mitterrand lors de ce conseil. Avant
l'assassinat du président Habyarimana [dans l'attentat du 6 avril], on
ne m'avait pas signalé de drames à l'intérieur du pays."
C'est
faux. A partir de la fin de l'année 1990, plus de trois ans avant le
déclenchement du génocide, l'Elysée avait reçu des signaux d'alerte
diplomatiques et militaires.
Des
signaux aussitôt négligés, au nom d'une vision conservatrice façonnée par
l'histoire coloniale de la politique africaine de la France. La preuve en
est fournie par plusieurs volumes d'archives de l'Elysée transmis au tribunal
aux armées, dont Le Monde a eu connaissance.
Ces
archives dessinent bien une France "mithridatisée" à son
sommet, c'est-à-dire accoutumée volontairement au poison, selon le mot de la
mission parlementaire à deux questions-clés : Que savait la France des préparatifs de
l'entreprise génocidaire ? Quelle était la nature de la coopération militaire
décidée par l'Elysée ?
13 octobre
1990
"Des
groupes d'autodéfense armés d'arcs et de machettes"
La version
officielle de l'Etat français a toujours été la suivante : la présence
militaire au Rwanda, à partir du dernier trimestre 1990, avait pour but non pas
de soutenir unilatéralement le régime d'Habyarimana, mais de le pousser à un
partage du pouvoir, tout en empêchant l'avancée militaire du Front patriotique
rwandais (FPR) de Paul Kagamé, soutenu par l'Ouganda.
Le 3
octobre 1990, le régime rwandais sollicite l'appui de la France contre l'offensive
conduite par le FPR. François Mitterrand décide de l'envoi d'une compagnie du
2e régiment étranger de parachutistes afin de protéger, voire d'évacuer, les
Français sur place. Le détachement Noroit restera trois ans. Ses effectifs
monteront jusqu'à 680hommes, soit quatre compagnies.
Déjà, les
prémices du génocide étaient visibles. En ce début octobre 1990, plusieurs
milliers de personnes sont arrêtées arbitrairement dans la capitale; elles ont
le tort d'être tutsies ou d'avoir des intérêts communs avec des Tutsis. La France fournit néanmoins
des munitions en masse à l'armée régulière, les Forces armées rwandaises (FAR).
Le 12
octobre, le colonel Galinié, attaché de défense à Kigali, s'alarme dans un
télégramme diplomatique de la multiplication de ces arrestations. "Il
est à craindre que ce conflit finisse par dégénérer en guerre ethnique",
ajoute-t-il.
Le
lendemain, son supérieur, l'ambassadeur Georges Martres, précise : "Les
paysans hutus organisés par le MRND [parti du président] ont intensifié
la recherche des Tutsis suspects dans les collines. Des massacres sont signalés
dans la région de Kibilira." Les paysans, fidèles au régime, "participent
de plus en plus à l'action militaire à travers des groupes d'autodéfense armés
d'arcs et de machettes".
Février
1991
La France décide de "durcir le dispositif rwandais"
Et à
l'Elysée ? On pense stratégie, front contre front. Il faut aider Habyarimana
coûte que coûte et endiguer l'influence anglo-saxonne dans la région portée par
l'Ouganda qui soutient la rébellion tutsie.
Une
assistance militaire technique a été décidée. Ses effectifs seront portés à 80
conseillers, qui jouent un rôle actif dans la formation des forces armées
rwandaises. Le lieutenant-colonel Gilbert Canovas exerce même la fonction de
conseiller du chef d'état-major.
Le 30
janvier 1991, François Mitterrand suggère par écrit à son homologue rwandais
plusieurs conditions à un règlement politique de la crise. Cette approche non
contraignante est accompagnée d'un soutien militaire massif.
Le 3
février, l'amiral Jacques Lanxade, chef d'état-major des armées, soumet à
François Mitterrand les différentes options envisagées, notamment l'envoi d'un
détachement d'assistance militaire et d'instruction (DAMI) qui devrait "renforcer
la coopération" et "durcir le dispositif rwandais".
Ces
mesures, note le haut gradé, comportent le risque d'être interprétées par les
autorités rwandaises comme un "soutien inconditionnel à leur
politique". Le 21 mars, le DAMI est envoyé.
Mais la
situation se dégrade. Le soutien français au régime n'apporte pas de résultats.
"La guerre déstabilise et radicalise de plus en plus" le
Rwanda, affirme même Paul Dijoud, le directeur des affaires africaines du Quai,
dans une note du 11 mars 1992 qui appelle à un renforcement de l'appui de la France à Kigali. Les
livraisons d'armes s'accélèrent.
19
janvier 1993
Le
pouvoir de Kigali voudrait "procéder à un génocide systématique",
écrit l'ambassadeur
Face à
l'avancée de la rébellion, Juvénal Habyarimana est contraint d'envisager des
négociations. La position de la
France n'est guère aisée. Le 19 janvier 1993, l ambassadeur Martres
envoie un télégramme après sa rencontre avec Jean Carbonare, président du
mouvement Survie et membre de la
Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH).
Celle-ci
est sur le point de publier un rapport accablant. Elle dispose, explique M.
Martres, du témoignage d'un ancien membre des escadrons de la mort chargés des
exactions, du nom de Janvier Afrika.
Selon ce
dernier, le président rwandais aurait lui-même donné le signal de départ de
massacres après une réunion avec ses collaborateurs. Il aurait intimé "l'ordre
de procéder à un génocide systématique en utilisant, si nécessaire, le concours
de l'armée et en impliquant la population locale dans les assassinats",
écrit l'ambassadeur.
Février
1993
"Exactions
malheureuses commises par les extrémistes hutus", pour l'Elysée; "programme
de purification ethnique ", selon la DGSE Comme tout
l'entourage du président Mitterrand, obsédé par la préservation de l'influence
française dans la région, le diplomate Bruno Delaye décèle une autre urgence
que ces alertes.
Dans une
note du 15 février 1993, le conseiller Afrique de l'Elysée s'alarme du fait que
le FPR est "en mesure de prendre Kigali", bénéficiant entre
autres de la "complicité bienveillante du monde anglo-saxon"
et d'un "excellent système de propagande qui s'appuie sur les exactions
malheureuses commises par les extrémistes hutus".
La notion
d'"exaction malheureuse" n'est pas développée. "Nous
sommes aux limites de la stratégie indirecte d'appui aux forces armées
rwandaises", note-t-il. Il faudra évacuer Kigali "à moins de
devenir cobelligérants".
Les
analyses provenant du terrain sont de plus en plus inquiétantes. Le 18 février, la DGSE signe
une note sur les "véritables massacres ethniques" et les
300morts dénombrés au cours des semaines précédentes. Une des explications
avancées par le service extérieur français est glaciale : "Il s'agirait
d'un élément d'un vaste programme de purification ethnique dirigé contre les
Tutsis", fomenté au sommet de l'Etat.
Le
lendemain, le général Christian Quesnot, chef d'état-major particulier de
François Mitterrand, ainsi que le numéro 2 de la cellule Afrique de l'Elysée,
Dominique Pin, présentent différentes options au président.
La
première consiste à évacuer les Français et à retirer le dispositif Noroit. Les
auteurs la rejettent aussitôt : "C'est l'échec de notre présence et de
notre politique au Rwanda. Notre crédibilité sur le continent en
souffrirait."
Dans une
autre note, M. Pin assure que les massacres ethniques s'amplifieront si la
rébellion prend Kigali; il faut donc accroître l'effort comme jamais.
La France lance l'opération "Chimère". "Du 20février au 20mars 1993, la présence militaire française au Rwanda a franchi un cap qu'elle n'aurait pas dû dépasser", résumera la mission parlementaire en 1998, qui soulignera les "nouvelles missions" des soldats français : "Les patrouilles, les contrôles de zone autour de la capitale et les vérifications d'identité aux points d'accès" de la capitale.
3 mars
1993
"Exiger
une réorientation forte et immédiate des médias"
Cet
engagement radical de la cellule de l'Elysée ne fait pas l'unanimité. Le
malaise gagne les rangs du gouvernement. Dans une note au président du 26
février, Pierre Joxe, ministre de la défense, se dit "préoccupé"
par la position française et estime que l'envoi de deux compagnies
supplémentaires ne serait pas "la meilleure façon" d'amener le
président rwandais à "faire les concessions nécessaires".
Mais
autour de François Mitterrand, dans ce palais hermétique, on veut défendre une
autre perspective et justifier, à tout prix, la politique française. Le 3 mars,
pour renverser les charges, le général Quesnot propose au président
d'incriminer la rébellion en exigeant "une réorientation forte et
immédiate de l'information des médias [français] sur notre politique au
Rwanda en rappelant notamment (…) les graves atteintes aux droits de l'homme du
FPR : massacres systématiques de civils, purification ethnique, déplacement de
population…".
Le 7 mars
1993, un accord est enfin trouvé entre les deux parties en conflit. Il prévoit
un cessez-le-feu et le départ des deux compagnies françaises; il ouvre la voie
aux négociations politiques, qui aboutiront aux accords d'Arusha, le 4 août.
La France, elle, est entrée en cohabitation. Le 2avril, un conseil des ministres restreint a pour thème le Rwanda. La droite découvre un dossier sans issue. Le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, est tranchant. "Il y a des risques de massacres si nous partons et un risque de défiance africaine vis-à-vis de la France. Mais par contre, si nous renforçons nous nous enfonçons dans ce dossier. Nous ne pouvons pas partir."
Le premier
ministre, Edouard Balladur, envisage d'envoyer 1000 hommes de plus. François
Mitterrand est d'accord et théorise : "La règle est qu'il n'y a
d'intervention française que s'il y a agression extérieure et non pas s'il y a
un conflit tribal. Ici, c'est mélangé, car il y a le problème tutsi."
Après un
an de négociations infructueuses, les accords d'Arusha sont enfin signés. Ils
prévoient le partage du pouvoir et des élections dans les vingt-deux mois à
venir. Une force internationale neutre, sous égide des Nations unies, doit être
mise en place. Le 15 décembre 1993, la présence française retrouve son niveau
du 1eroctobre 1990, soit 24 assistants militaires. Pourtant, rien n'est réglé.
12
janvier 1994
"Eliminer
1000 d'entre eux dès la première heure"
Dans un télégramme
diplomatique du 12 janvier, l'ambassadeur à Kigali rapporte les confidences
d'un informateur du représentant des Nations unies. Celui-ci a livré les
détails "graves et plausibles" d'un plan de déstabilisation
radicale du pays. Il commencerait par des provocations contre les troupes du
FPR à Kigali, pour susciter une riposte.
"Les
victimes rwandaises que ne manqueraient pas de provoquer ces réactions seraient
alors le prétexte à l'élimination physique des Tutsis de la capitale, explique le diplomate. Selon
l'informateur de la Minuar,
1700 Interhamwe [membres des milices populaires] auraient reçu une
formation militaire et des armes pour cela, avec la complicité du chef
d'état-major FAR. La localisation précise des éléments tutsis de la population de
Kigali devrait en outre permettre d'éliminer 1000 d'entre eux dans la première
heure après le déclenchement des troubles."
Trois mois
plus tard, le 6 avril, un missile abat l'avion transportant le président
Juvénal Habyarimana. En quelques heures, la machine génocidaire se met en
marche comme prévu.
"Matignon
et le Quai d'Orsay souhaitent, dans cette nouvelle crise rwandaise, qui risque
d'être très meurtrière, que la
France ne soit pas en première ligne", écrit Bruno Delaye à François
Mitterrand, le lendemain de l'attentat. La priorité est l'évacuation des
Français. Elle s'effectue en quelques jours. La communauté internationale est
paralysée et aphone.
L'ambassadeur
de France au Rwanda, Jean-Michel Marlaud, lui, à l'instar de la cellule de
l'Elysée, refuse d'accabler seulement les Hutus : "Tant qu'ils auront
le sentiment que le FPR essaie de prendre le pouvoir, [ils] réagiront
par des massacres ethniques", écrit-il le 25avril.
Le
génocide est donc présenté comme une réaction spontanée, et non un plan. Trois
jours plus tard, Bruno Delaye reconnaît que les massacres se déroulent "avec
une ampleur horrifiante : de l'ordre de 100 000 morts, selon les responsables
du CICR (…). Les milices hutues, armées de grenades et de machettes, massacrent
les Tutsis qui n'ont pas pu trouver refuge dans la zone FPR ou bénéficier de la
protection de la Minuar".
6 mai
1994
Vers "un
Tutsiland avec l'aide anglo-saxonne et la complicité objective de nos faux
intellectuels"
La ligne
française demeure marquée par ses pesanteurs historiques, quitte à nier la
réalité. Le 6mai, le général Quesnot résume le danger d'une victoire militaire
éventuelle du FPR, sa hantise. "Le président [ougandais]
Museveni et ses alliés auront ainsi constitué un Tutsiland avec l'aide
anglo-saxonne et la complicité objective de nos faux intellectuels,
remarquables relais d'un lobby tutsi auquel est également sensible une partie
de notre appareil d'Etat."
Quatre
jours plus tard, à la télévision, François Mitterrand résume la prudence
française en une phrase : "Nous ne sommes pas destinés à faire la
guerre partout, même lorsque c'est l'horreur qui nous prend au visage."
Pourtant,
la prise de conscience internationale commence à s'opérer. Le 17mai, à la
demande de la France,
une résolution de l'ONU est adoptée, imposant la création de zones humanitaires
sûres et un embargo sur les armes. Le lendemain, en conseil des ministres,
Alain Juppé brave l'interdit : "Au Rwanda, le mot de génocide n'est pas
trop fort."
Mais à
l'Elysée, l'entourage de François Mitterrand s'accroche à ses présupposés. Le
24mai, le général Quesnot s'alarme une nouvelle fois des ambitions du FPR. "L'arrivée
au pouvoir dans la région d'une minorité dont les buts et l'organisation ne
sont pas sans analogie avec le système des Khmers rouges est un gage
d'instabilité régionale."
Dans les
conversations informelles à l'Elysée, le général parle des "Khmers
noirs" de Kagamé.
21 juin
1994
"Le
passé est le passé"
La
pression diplomatique monte, face à l'ampleur des massacres. Les ONG mettent en
cause la France. Le
19 juin, l'Elysée publie même un communiqué exceptionnel, pour dénoncer les "procès
sommaires" qui lui sont faits. Les médias n'auraient rien compris : la France serait au contraire
à louer pour son engagement. L'opération
humanitaire "Turquoise" est lancée; elle va durer jusqu'au
22août. "Toute cette mission doit être présentée comme une étape
nouvelle de notre politique : le passé est le passé ", écrit Bruno
Delaye le 21juin.
Mais il
est difficile d'imposer l'idée d'une virginité en matière de politique
africaine, après plus de trois ans d'étroite coopération avec Kigali. Au cours
d'une réunion avec des représentants du FPR, le 22 juin, Philippe Baudillon,
conseiller à Matignon, assure que le gouvernement de droite a développé une
nouvelle approche vis-à-vis du continent.
Il
souligne la volonté d'Edouard Balladur d'établir des "relations
claires" avec les pays africains, rapporte Bruno Delaye dans une note
au président. "Votre interprétation des intentions françaises au Rwanda
n'est pas la bonne, aurait dit le conseiller du premier ministre à ses
interlocuteurs du FPR. Elle est en contradiction avec ce qui s'est fait depuis
un an." François Mitterrand enrage à cette lecture et ajoute à la main
: "Inadmissible. Protester à Matignon."
Le 14 juillet,
le président parle à la télévision à l'occasion de sa dernière fête nationale
en pleine lumière. François Mitterrand livre, une nouvelle fois, sa version de
l'histoire. "Les Français sont partis plusieurs mois avant le
déclenchement de ce génocide qui a suivi l'assassinat des présidents du Rwanda
et du Burundi. A ce moment-là, on nous a suppliés de revenir en nous disant :
Sauvez les casques bleus, ramenez les Français, les Belges, les étrangers qui
se trouvent au Rwanda , ce que nous avons fait. (…) Nous avons sauvé des
dizaines, des milliers de gens, de pauvres gens qui avaient déjà supporté
beaucoup de souffrances."
© Piotr
Smolar
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