03 juillet 2007
Rwanda : le pays des mille collines et des mille règlements

Dès l’arrivée à l’aéroport de Kigali, le ton est donné : les sachets plastique
ramenés d’Europe sont confisqués, remplacés par des sacs de jute ou de papier,
dont l’achat est obligatoire. Cette interdiction se retrouve dans les magasins
d’alimentation, les boutiques qui se sont multipliées autour du grand chantier
où se construit le futur marché central. Partout, des poubelles ont été
disposées, des parterres de fleurs sont soigneusement entretenus. Kigali, en
quelques années, n’est pas seulement devenue l’une des villes les plus sûres
d’Afrique, où l’on peut se promener à toute heure du jour et de la nuit, elle
est aussi l’une des plus propres.
Bien sûr, il y a des grincements de dents, car le pays des mille collines est
aussi devenu celui des mille règlements : les taxis- motos et leur passager,
dûment répertoriés, portent des casques obligatoires, les stationnements sont
payants, tous ceux qui possèdent des maisons le long des artères principales
sont priés de remplacer les clôtures de végétaux par des murs de briques et de
répondre à des normes urbanistiques de plus en plus strictes. Malheur aux
pauvres, qui se pressaient autrefois au cœur de la ville : le marché central a
été rasé, à la veille de chaque conférence internationale, les enfants des rues
sont raflés et emmenés dans des centres fermés du côté de Gikondo ; les
habitants des petites maisons basses qui se pressaient à flanc de colline sous
des toits de tôle et se contentaient de murs de terre sont priés de revendre
leur terrain, afin de permettre la construction d’immeubles à étages …
Si les
plus modestes reculent à regrets vers les collines les plus lointaines, où ils
sont victimes des coupures d’eau et d’électricité de plus en plus fréquentes,
en revanche cette « gentryfication » de Kigali ravit les visiteurs étrangers.
Sans se demander s’ils ne se trouveraient pas en face d’un « village Potemkine
» où ce qui compte avant tout c’est l’apparence, ils s’émerveillent devant les
artères asphaltées et impeccables, les rues parallèles pavées de pierres
taillées à la main par ceux qui sont astreints aux « travaux d’intérêt
collectifs » prescrits par la gacaça, cette justice communautaire devant
laquelle comparaissent quelque 800.000 prévenus…Voici deux semaines, un grand
congrès consacré au SIDA a attiré à Kigali plus de 1500 visiteurs étrangers,
surtout américains. Tous, au moment du départ, se sont jurés de revenir dans un
pays où ils avaient été accueillis avec tant d’efficacité souriante par des
Africains qui avaient la dégaine de Barack Obama…Bien rares sont ceux qui sont
allés voir au-delà du décor, dans les campagnes par exemple, où les gens sont
tellement pauvres que la circulation monétaire a reculé et où la cuisson des
aliments pose problème car il est désormais interdit de couper les arbres pour
faire du charbon de bois…
Cependant, les voitures assurées, contrôlées, les policiers polis et
disciplinés, une impression générale d’ordre et de discipline amènent à se
demander si le Rwanda, dans sa capitale en tous cas, n’est pas en train de
devenir un autre Singapour, un jeune « tigre »aux dents longues. Autre
ressemblance : la goût pour la technologie, les sciences de la communication.
Partout, des cafés Internet, mais surtout des cours du soir où jeunes et moins
jeunes s’initient à l’informatique. Des militaires hutus rentrés du Congo, qui
s’attendaient à d’interminables recyclages politiques, sont confrontés à des
défis bien plus concrets : apprendre, au plus vite, à se servir d’un
ordinateur.
Cependant, ces progrès, spectaculaires, ont leur revers : les citadins se
plaignent du coût de la vie, des taxes qui s’additionnent. Partout, de grandes
affiches estampillées « Rwanda revenue authority » rappellent que « payer ses
impôts c’est contribuer à construire le pays » et chacun sait que, la
corruption étant farouchement combattue, les recettes de l’Etat sont réellement
utilisées à bon escient. Mais il n’empêche que le poids des taxes est lourd et
que les pauvres se font de plus en plus discrets. Quant aux survivants du
génocide, ils se cachent pour exprimer leur amertume : désormais, ils ne sont
plus considérés comme une catégorie à part, celle des « rescapés » mais comme des
nécessiteux auxquelles s’appliquent les mesures de la lutte contre la pauvreté,
et leur inlassable combat pour être indemnisés de la perte de leurs proches,
époux, enfants, famille entière bien souvent, n’a toujours pas abouti… Les
services sociaux étant ainsi limités, il n’est pas rare de voir des femmes
engagées dans des travaux de construction, dans des tâches agricoles naguère
réservées aux hommes. Parfois, la fatigue s’exprime : « trop de travail, de
réunions, de mots d’ordre… »
Officiellement, il n’y a plus de Hutus, plus de Tutsis. Rien d’autre que des
citoyens rwandais, tous engagés dans la bataille pour le développement. La
réalité est cependant plus subtile : des Tutsis rentrés d’exil se sont
constitué de grosses fortunes, reposant entre autres sur l’élevage ou sur
l’immobilier, et ils tiennent le haut du pavé, tandis que des projets de
développement dans les campagnes ont été abandonnés au profit de travaux dits à
« haute intensité de main d’œuvre » mais où les salaires sont dérisoires, de
l’ordre de un dollar par jour… Les séquelles du génocide sont toujours là :
40.000 prisonniers ont été libérés, ce qui inquiète les rescapés, mais en même
temps la gaçaça, cette justice communautaire dans laquelle les accusés n’ont
pas d’avocats et doivent se reposer sur les témoignages de leurs anciens
voisins, nourrit beaucoup d’angoisses chez les Hutus. A tort ou à raison,
nombre d’entre eux estiment être à la merci d’un faux témoignage et assurent
que, lorsqu’un Hutu « relève la tête », que ses fonctions ou sa réussite
économique suscitent des jalousies, un dossier peut subitement être ouvert, qui
lui fera perdre son emploi ou l’amènera en prison…
En chuchotant, des Hutus murmurent : « ils nous est interdit de pleurer nos
morts, même si nous en avons eu, durant la guerre ou pendant l’exil et, quelle
que soit notre situation sociale, à tout moment, la gaçaça peut nous rattraper
et nous faire chuter… »
Tel est le paradoxe du Rwanda : à première vue, l’armée, la police assurent une
sécurité inconnue ailleurs en Afrique, qui amène les Etats-Unis à préparer de
grands projets d’ordre militaire. Mais au sein d’une grande partie de la
population, la peur persiste, alimentée par un sentiment de surveillance
constante, par la crainte d’une jalousie, d’une vengeance, d’une dénonciation …
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