25 juillet 2007
Sarkozy en Afrique : chevalier blanc ou nouvel homme de l’ombre ?
Communiqué, le 25 juillet 2007
Nicolas Sarkozy effectue cette semaine son premier voyage présidentiel en
Afrique subsaharienne. Après avoir rendu visite à Muammar Kadhafi, chef d‘Etat
que la France
a cessé depuis longtemps de considérer comme infréquentable, intérêts
économiques obligent, il prononcera un discours sur « sa » politique
africaine, à Dakar, jeudi, avant de rendre visite à Omar Bongo. Un mélange des
genres qui reflète les ambiguïtés des 10 premières semaines à l’Elysée en
matière de relations franco-africaines.
« Nous ne soutiendrons ni les dictatures, ni les pays
dirigés par des régimes corrompus » : le programme électoral de l’UMP
affichait clairement une volonté de rompre avec la politique africaine
traditionnelle. Il faisait écho à l’appel pour « une autre relation entre la France et l’Afrique »
envoyé aux candidats à la présidentielle par 150 organisations de la société
civile de 20 pays d’Afrique en février 2007. Pourtant, depuis son entrée en
fonction, entre rupture « tranquille », continuité et innovations, le
président a émis des signaux très contradictoires.
Côté « rupture », beaucoup d’observateurs ont
décelé un attachement moins marqué pour l’impunité des acteurs de la Françafrique. Pour
preuve, la plainte de 3 associations pour recel de détournement de biens
publics, visant le patrimoine immobilier des chefs d’Etat africains, a débouché
sur l’ouverture, le 18 juin, d’une enquête préliminaire. Au grand dam des
présidents gabonais et congolais. Autre signal fort, inimaginable sous l’ère
chiraquienne : l’abandon de la thèse officielle du suicide du Juge Borrel
à Djibouti en 1996, doublé de perquisitions chez l’ancien responsable de la
« cellule Afrique » de l’Elysée, Michel de Bonnecorse. Sans oublier
l’arrestation en France la semaine dernière de deux présumés génocidaires
Rwandais poursuivis par le TPIR.
Sur le plan institutionnel, en confiant les Affaires
étrangères et la
Coopération à des ministres de gauche (encore que le bord
politique n’ait jamais été déterminant en matière de relations
franco-africaines) et en créant un secrétariat d’Etat aux Droits de l’Homme, le
Président a sans doute souhaité adresser un signal progressiste. La volonté
affichée par Jean-Marie Bockel, le 17 juillet, de conditionner l’aide au
respect de la démocratie et des droits de l’Homme, si elle n’est pas sans
rappeler les (vaines) promesses du discours de La Baule de François Mitterrand
en 1990, irait dans ce sens.
Mais déjà, le mutisme de Rama Yade lors de son passage en
Tunisie ou les allégements de dette exceptionnels accordés récemment au Gabon
relativisent le propos. Nicolas Sarkozy s’emploie-t-il en fait à brouiller les
pistes ? Le renforcement de l’équipe « Afrique » de l’Elysée
peut-il laisser émerger les nécessaires contre-pouvoirs parlementaires et
citoyens sur des sujets aussi sensibles que les interventions militaires ou les
quitus électoraux au Togo ou au Tchad ? La clarification annoncée des
relations avec les Etats africains est-elle envisageable quand, aux
interlocuteurs existants que sont le Quai d’Orsay, la Coopération, l’AFD,
Bercy et la Défense,
s’ajoutent le ministère du Codéveloppement et le secrétariat d’Etat aux Droits
de l’Homme ?
Autre sujet ambigu, les relations avec des chefs d’Etat à
nos yeux infréquentables, notamment ceux des pays pétroliers. Alors qu’il
laisse s’ouvrir une enquête concernant Denis Sassou Nguesso et Omar Bongo, le
président français multiplie les signes d’amitié envers eux. Le 6 mai, à peine
élu, Nicolas Sarkozy appelle Omar Bongo pour l’informer de sa victoire et le
remercier pour ses « conseils ». Afin de ne pas afficher trop
ouvertement ses connivences avec le président gabonais, il s’emploie à recevoir
la présidente libérienne la veille de sa venue, le 25 mai dernier.
Omar Bongo ne sera donc pas le premier chef d’Etat reçu à
l’Elysée, mais il obtient que les principaux ténors du gouvernement Fillon
défilent, le lundi de Pentecôte, dans l’un de ses luxueux appartements visés
par le parquet de Paris. Le 19 juillet, il obtient du Club de Paris, qui réunit
les principaux pays créditeurs, un remboursement anticipé de la dette gabonaise
environ 15% en dessous de sa valeur. La mesure, du jamais vu, coûte plus
de 150 millions d’euros à la
France. La population gabonaise, dont 40% vit sous le seuil
de la pauvreté, n’en verra probablement guère la couleur. Peu importe, Nicolas
Sarkozy veut s’assurer un accueil chaleureux au Gabon, où il se rend le 26
juillet. D. Sassou Nguesso, quant à lui, a été reçu à l’Elysée le 5 juillet,
juste après des élections législatives grossièrement tronquées au Congo.
Plusieurs de ses proches sont poursuivis pour crime contre
l’humanité dans l’affaire du Beach et pour détournement massif de revenus
pétroliers, mais la corruption et l’absence d’Etat de droit sont à peine
évoquées lors de l’entretien présidentiel. Il y a fort à craindre qu’ils ne le
soient pas davantage lors de la rencontre avec le président lybien Muammar
Kadhafi.
Le signal le plus
négatif envoyé au continent noir reste le nouveau dispositif sur les
migrations.
Nicolas Sarkozy a construit son impopularité en
Afrique lors de son passage à l’Intérieur. La mise en application de
« l’immigration choisie » ne devrait pas y remédier. Vider le
continent de ses compétences tout en fermant la porte aux migrants africains
n’est pas seulement paradoxal. C’est cynique. Car après tout, les migrants ne
font que suivre les capitaux de leurs pays : on estime que pour un euro
d’aide reçu par l’Afrique, 4 à 8 euros quittent le continent illégalement vers
des comptes bancaires internationaux. Sans oublier les rapatriements des
bénéfices des multinationales comme Bolloré, Total ou Bouygues. Plus que de contrôler
l’immigration, l’enjeu n’est-il pas de permettre aux Africains de vivre de
leurs richesses ?
Des défis, Nicolas Sarkozy s’en est lancés. Construire avec
l’Afrique une relation « nouvelle, assainie, débarrassée des scories du
passé » n’est pas le moindre. Les citoyens français et africains attendent des
signes forts et des mesures claires.
Association Survie
210, rue St Martin
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