27 juillet 2007
Le moratoire, Kahemba et la Constitution de la troisième République
Il y a, dans certains milieux congolais, une haine viscérale
entretenue à l’endroit des choses de l’esprit et des analystes congolais. Un
jugement sans appel est souvent émis à l’endroit de ces derniers : ils n’ont
rien fait pour le pays. Ce sont eux qui, vassalisés par les hommes au pouvoir
au Congo, ont contribué à sa descente en enfer. Ce jugement est émis à
l’endroit des élites intellectuelles d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Ce
jugement sans appel ne voudrait souffrir d’aucune exception. Il n’est pas
impossible que cette haine entretenue à l’endroit de l’intelligence soit
assimilable aux innombrables armes de destruction massive dont les réseaux
d’élite prédateurs se servent pour asseoir leur prédation et mettre le pays en
coupe réglée. Il est important d’approfondir cette question.
A un certain moment, il serait tentant de croire que ces réseaux de prédation
réussissent leur coup assez facilement et enferment les Congolais dans une auto-flagellation
ayant pour cibles privilégiées « les plus vertébrés » d’entre eux. Mais un
examen assez sérieux de ce qui se passe au Congo peut être révélateur des
dérives du pouvoir en place et de leurs racines dans un passé récent que bien
des Congolais cherchent à oublier ou ont tout simplement oublié.
Le moratoire et les réseaux d’élite
Le Congo est l’un de ces rares pays au monde où un président
de l’Assemblée Nationale a osé affirmer à travers les médias que certains
députés à double nationalité ont été élus en violation flagrante de la Constitution et qu’il
leur accordait un moratoire de trois mois afin qu’ils se mettent en règle avec
la loi. Ces faits ont eu lieu pendant que le débat sur « la congolité » était
virulent.
Poser la question de « qui sollicite les suffrages des Congolais » était un
crime de xénophobie. Les plus naïfs d’entre nous avez cru que la question
allait être réglée dans le délai. Plus de trois mois après, dans une interview
à la Radio Okapi,
Vital Kamerhe nous dit : « La loi est faite pour organiser la société mais pas
pour la compliquer. Cela sera examiné. Ne vous en faites pas. La question de
nationalité est réglée et, faites-moi confiance, nous allons faire en sorte
qu’il n’y ait pas de double nationalité dans les institutions avant longtemps.
» De « trois mois », nous sommes passés à « avant longtemps », c’est-à-dire à
un délai vaguement déterminé ou aux calendes grecques.
Vital Kamerhe affirme une chose et son contraire : « La question sera
examinée…La question de nationalité est réglée… ». Il voudrait que nous lui
fassions confiance. Sur quoi cette confiance va-t-elle être fondée quand il
nous prouve qu’il est incapable de tenir à la parole donnée? Si « la question
de nationalité est réglée », pourquoi n’a-t-il pas utilisé le canal des médias
pour nous informer comme il l’a fait quand la Constitution a été
violée ?
Et il voudrait que nous lui fassions confiance… Entre-temps, le gouvernement
accuse « les députés siégeant à l’Assemblée nationale » d’être de mèche avec
les Mbororo occupant illégalement une partie de notre pays.
(Lire A. MOBATELI,
Le Potentiel va plus loin avec Chikez Diemu, dans Le Potentiel du 23 juillet
2007)
Et le Washington Post accuse le gouvernement « d’armer » Nkundabatware.
Qu’est-ce que tout cela veut dire ?
Toutes nos institutions sont infiltrées par
« les ennemis » de nos populations. Le loup est depuis longtemps dans la
bergerie, dirait Honoré Ngbanda. (Lire et relire absolument Crimes organisés en
Afrique centrale. Révélations sur les réseaux rwandais et occidentaux, Paris,
Duboiris, 2004)
Plusieurs d’entre nous ont entendu parler du rapport du Panel de l’O.N.U. de
2002. Ils ne l’ont jamais lu. Parmi ceux qui l’ont lu, rares sont ceux qui ont
réussi à relever le mode opératoire de la prédation décrit dans ce rapport.
Beaucoup se limitent au fait que ce rapport rend compte des pillages de nos
ressources du sol et du sous-sol. Rares sont ceux qui ont étudié la question du
« comment cela se fait-il » à travers le même rapport.
Pour rappel, après l’introduction, ce rapport (Kassem) a un deuxième titre : «
Changement de tactique avec les réseaux d’élite ». Citons deux extraits de ce
rapport. « Les réseaux sont composés d’un petit noyau de dirigeants politiques
et militaires et d’hommes d’affaires, et, dans les zones occupées, de certains
chefs rebelles et administrateurs. Certains membres des réseaux d’élite
occupent des postes clefs au sein de leur gouvernement ou de leur groupe
rebelle respectif. » Comment opèrent-ils ? « Les membres de ces réseaux
agissent en coopération pour produire des revenus (…) Et « les réseaux d’élite
assurent la viabilité de leurs activités économiques en exerçant un contrôle
sur les forces armées et autres forces de sécurité auxquelles ils ont recours
pour mener des opérations d’intimidation, menacer de recourir à la violence ou
encore commettre des actes de violence. »
Ce mode opératoire datant d’avant la mascarade électorale congolaise n’a pas
disparu avec elle. D’ailleurs, il a servi au financement de la campagne de
certains partis politiques. Que Marie-Thérèse N’Landu parle de Kin-Mazière
comme lieu où sévit « la police politique » du pouvoir actuel, elle rend
témoignage à la continuité assurée à ce mode opératoire. Lundi 23 juillet, au
cours du débat organisé entre les députés, les sénateurs, les secrétaires
généraux des Mines et des Hydrocarbures et les membres de la société civile, le
vice-président de l’Assemblée nationale, Lutundula Apala, auteur du rapport sur
« l’exploitation des ressources naturelles de la RDC » s’est montré « moins optimiste » quant à
l’amélioration de la gestion des ressources issues des industries extractives.
Il a déploré ce qui suit : « manque de transparence dans la passation des
marchés et de traçabilité des flux générés par ces revenus ; absence de
mécanismes de contrôle, absence de thèmes de référence ou de textes définissant
le profil des partenaires ; sous évaluation des produits ; connexion avec des
réseaux extérieurs maffieux, voire des réseaux officiels extérieurs mais qui
refusent de jouer franc jeu avec l’Etat congolais (…) »
(Le rôle des
parlementaires dans le contrôle des ressources minières est déterminant, dans
www.monuc.org)
Un parlement infiltré peut-il devenir capable de démanteler ces « réseaux
maffieux et officiels », ennemis du franc jeu ? Si Lutundula Apala est « moins
optimiste » quant à la réponse positive à donner à cette question, lui qui
connaît de l’intérieur le fonctionnement de ces réseaux, cela serait lié au
fait qu’il en connaît aussi « l’efficacité ».
Bref, au vu de ce qui se passe au Congo, il ne serait pas exagérer d’affirmer
que le fameux moratoire participe d’un plan de déstabilisation des institutions
du pays au profit de la prédation. D’où l’instrumentalisation de la Constitution. Les
maîtres à bord du navire congolais y recourent ou pour avaliser leur forfaiture
ou pour écarter de ce navire « les menus fretins » afin de donner la fausse
impression que « la recréation est terminée ». En témoigne, l’affaire Kahemba.
L’affaire Kahemba
Il y a quelques jours, à l’Assemblée Nationale, la Commission Lumbala
a prouvé que le Congo est occupé par les militaires angolais. Son rapport a été
accepté par la majorité parlementaire et l’opposition institutionnelle.Quelques
jours après, le député Mboso a enfoncé le clou, en démontrant, cartes à
l’appui, que le territoire occupé n’a jamais appartenu à l’Angola.
Ce travail est réalisé après que « les experts » du gouvernement aient soutenu, haut et fort, la thèse contraire. Le législatif étant chargé de contrôler l’exécutif devrait tirer toutes les conclusions logiques de cette affaire. L’intégrité du territoire national n’ayant pas été sauvegardée par la faute du gouvernement, celui-ci devrait être traduit en justice pour crime de « haute trahison ». (cfr l’article 63 de la Constitution ). Il devrait démissionne
Au lieu de cela, que se passe-t-il ? Vital Kamerhe propose que les deux
gouvernements aidés par les anciennes puissances coloniales et les experts
retracent les frontières (violées par l’Angola).
Bon sang ! Ce sophisme est applaudi à Kinshasa. Il y a des médias Congolais qui
ne tarissent plus d’éloges à l’endroit de Vital. (Au royaume des aveugles, les
borgnes ne sont-ils pas rois ?) Kamerhe croit, avec ce sophisme, éviter « le
piège de ceux qui veulent qu’il y a ait affrontements militaires entre l’Angola
et le Congo. Nous savons, dit-il, que beaucoup de politiciens avaient fait des
surenchères autour de ce dossier. Ils voulaient qu’il en soit ainsi pour qu’on dise
: « Qu’est-ce que nous avions dit : donc, l’Angola qui a aidé hier le Congo,
aujourd’hui il devient l’agresseur du Congo ». » Et pourtant, ce qui serait
important à exiger, ce n’est pas que le Congo fasse la guerre à l’Angola. Non.
Que le gouvernement démissionne pour avoir bradé une partie de notre
territoire. Malheureusement, le raisonnement de Vital Kamerhe ne va pas dans ce
sens. Il détourne la question essentielle et y répond à sa manière.
Pour lui, ce sont les autres qui tendent des pièges ! Tous les mêmes !
Politisant maladroitement une question juridique, Kamerhe trouve vite des boucs
émissaires - les politiciens mal intentionnés qui tendent des pièges- pour se
dédouaner de la énième violation de la Constitution. (Qui avait dit que cette Constitution
a été fabriquée à Liège ? Avec cet instrument fabriqué ailleurs pour l’usage
des Congolais (et leurs mais étrangers ayant infiltrés les institutions du
pays), le Congo continue sa navigation à vue. Souvent, quand il n’y a pas
politisation des normes, il y a juridisation de la politique. Le cas des 18
députés invalidés en dit long.)
Et puis, si nous posions à Vital ces questions : « L’Angola a aidé le Congo
hier, qu’est-ce le Congo lui a donné en retour ? Cela peut-il être connu par la
population ou cela relève tout simplement des secrets d’Etat ? (Il faut «
bayeba te ».) Après avoir aidé un Congo dont les caisses ont été vidées par les
nouveaux prédateurs, ce pays n’aurait-il pas reçu l’ordre de ces derniers pour
qu’il vienne se servir sur place au pays, là où il y a du diamant à gogo? » Que
nous répondrait-il ? Que dirait-il à ce journaliste du Zambèze (hebdomadaire de
Maputo du 3 mai) affirmant qu’avec l’accord de la communauté (dite)
internationale, « des détachements des forces spéciales angolaises, de l’armée
et de la police, soutenues par des task forces des services de sécurité et
d’information (SIM et SINFO) sont maintenus en permanence en RDC.
Leur mission
principale est la protection d’objectifs vitaux du régime, y inclus la sécurité
personnelle de JK »? Et quels sont les objectifs vitaux du régime en place
aujourd’hui à Kinshasa et de ses réseaux ? Une relecture de notre histoire
immédiate nous conduirait à croire que ces objectifs se résument dans la
facilitation de l’infiltration des institutions du pays par les membres des
réseaux (maffieux et officiels) d’élite prédateurs et dans l’ouverture du Congo
à l’économie mondiale de la prédation.
Atteindre ces objectifs passe par l’usage de certaines armes de destruction
massive : le décervelage de nos populations par la culture de
l’auto-flagellation et de la haine à l’endroit des choses de l’esprit, la
corruption des élites résistantes et des médias nationaux et internationaux,
l’entretien de l’insécurité et la violence par le biais de « la police
politique », la rhétorique sur les incontournables « cinq chantiers »,
l’imposition de la pensée unique, etc.
En effet, il y a beaucoup de traits communs entre ce qui se passe aujourd’hui
au Congo et ce qui s’est passé hier en URSS et en Allemagne Nazie. Un lecteur
assidu des Origines du totalitarisme de Hannah Arendt serait édifié par le
rapprochement de ces deux époques très éloignées dans le temps. La banalisation
de la mort, le goût prononcé de la trahison chez les «collabos», la haine et
l’inutilité de soi entretenues dans le peuple, l’ivrognerie, etc. les
rapprochent. L’homme n’a pas beaucoup évolué imaginairement, spirituellement,
moralement et culturellement.
Les quelques peuples ayant compris qu’il arrive que l’histoire les lie a des «
civilisations thanatophiles » ont rompu le cordon ombilical. Ce sont des
peuples moulés dans les traditions de la solidarité et de la résistance. Tel
est le cas des héritiers de la révolution bolivarienne. A quand le Congo ?
Source : www.lepotentiel.com | Date : 2007-07-26
21:01:10
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