Kamerhe_frappeLa situation actuelle, qui a été qualifiée de « petit tsunami » à Kinshasa à la suite de l'interview de Vital Kamerhe à l'hebdomadaire « Jeune Afrique » est révélatrice du climat de tension qui règne autour du Président Joseph Kabila.

L'analyse qu'en a faite Kinkiey Mulumba, dans un style d'un professionnalisme inimitable, est sans doute exacte. Mais il y a plus. Le pouvoir de Joseph Kabila a des collaborateurs, à l'instar de n'importe quel autre pouvoir,  pouvant être catégorisés en un certain nombre de cercles, du plus proche au plus éloigné.

Le premier cercle est constitué du pré carré financier, essentiellement constitué de la famille et de quelques inconditionnels, venus de Tanzanie, dont  Kazadi Nyembwe. Dans ce cercle très fermé, il a néanmoins été admis un nouveau membre, Katumba Mwanke, entré dans l'univers des Kabila sous l' Afdl. C'est lui l'âme des contrats miniers, rôle qu'il assuma déjà à l'époque de Laurent Désiré Kabila.

Le second cercle, actif également dans la criminalisation de l'économie, est composé aussi des Katangais mais de l'intérieur. Il est plus chargé des problèmes de stratégie politique et de sécurité. Parmi ses membres, on peut citer le général John Numbi, le général Banza, le commandant du Gssp, le Professeur Samba Kaputo et Me Nkulu, un ténor du barreau de Kinshasa. Un homme comme Evariste Boshab est à situer également dans ce cercle. L'apolitisme et la discrétion de Jean Claude Masangu, gouverneur de la Banque centrale depuis 10 ans, ne permettent pas de le situer.

Le troisième cercle est composé des politiques comme Abdoulaye Yerodia, Vital Kamerhe, She Okitundu et aussi du général Denis Kalume. Dans ce cercle,  il sied de mentionner aussi Marcellin Chisambo. Certaines figures comme Kifwa,  Tango Fort et Mbemba Fundu semblent avoir perdu de l'influence. Peut être que des gens comme Pascal Nyembo et Francis Kalombo en font également partie.

Il en résulte que Kamerhe n'a jamais été du cercle des intimes. Certaines sources indiquent qu'il ne s'est pas enrichi, étant donné que l'argent appartient à ceux qui jouent un rôle direct dans les contrats miniers principalement. Avant les élections, le PPRD, le parti du Président, était incarné par Yerodia. C'est auprès de lui que Kamerhe, lorsqu'il prit en charge le management du parti, devait prendre ses instructions. Mais les élections ont changé la donne.

Le rôle personnel joué par Kamerhe pour asseoir l'image du Chef de l'Etat au sein d'une opinion publique passablement intoxiquée et surtout sa courageuse campagne à l'Est ont permis la victoire électorale de Joseph Kabila. Du coup Kamerhe est devenu, sur le plan politique, le collaborateur le plus en vue du Président. Derrière Joseph Kabila, il est apparu comme le leader naturel de l'Alliance de la majorité présidentielle.

Comme on peut l'imaginer, cette montée fulgurante ne lui a pas créé que des amitiés autour de Joseph Kabila. Ce n'est pas un hasard si, après son interview à Jeune Afrique, ce soit Mankenda Voka du journal L'Observateur, un cousin de Yerodia, qui a porté la charge.

Quant aux Katangais, on connaît leur conception égocentrique du pouvoir. Ils supportent difficilement le partage. Mais à vrai dire, Vital Kamerhe, pour sa part, n'est pas une personne facile. Il est intelligent, voire brillant, courageux mais aussi impulsif. Certains de ses proches l'accusent d'arrogance. Il n'est pas à ses premiers déboires avec le pouvoir.

Sous Kabila père, les services avaient cru devoir, très officiellement,  lui adresser des lettres menaçantes pour avoir plus d'une fois contredit le Président de la République au cours de certaines réunions. C'est donc quelqu'un qui a le courage, même s'il prend soin de ne pas heurter, d'exprimer ses opinions, ce qui n'est pas donné à tout le monde dans nos régimes africains et peut se révéler dangereux.

Si on considère le fait que Moïse Katumbi, à Lubumbashi, a été élu en raison de son leadership dans le domaine du football, Vital Kamerhe apparaît comme l'homme politique ayant obtenu le plus grand nombre de voix lors des récentes élections. Cela lui confère une stature particulière. La preuve est qu'il a été porté à la présidence de la Chambre, devenant, par cette fonction, la deuxième personnalité de fait après le Président de la République.

Dans cette posture et à son âge (40 ans), il est humain qu'il puisse faire des rêves pour l'avenir, un avenir si proche, dans 4 ans, à l'échéance du mandat du locataire actuel du Palais de la Nation.

A plus forte raison que l'avenir politique de Joseph Kabila paraît passablement compromis à cause de ses compromissions avec le Rwanda de Kagamé.

Si Kamerhe ne rêve pas, d'autres l'ont fait pour lui. En effet, à moins d'être tenté par le suicide (ce qui ne lui ressemble pas), je ne vois pas comment il aurait pu convaincre François Soudan d'être pressé d'arriver au sommet. Il y a donc forcément des gens qui ont parlé à sa place.

Du reste, comment expliquer ce hasard ayant voulu que la couverture de Jeune Afrique lui ait été consacrée juste dans l'édition ayant suivi celle du Président ?  Il y a des hasards qui n'en sont pas. Une revue comme Jeune Afrique est d'abord une affaire commerciale. Elle ne décide pas d'accorder sa couverture à la légère et gratuitement. Qui a payé ?

Kivutien, Vital Kamerhe apparaît aujourd'hui comme le leader du Sud Kivu, en tous cas des Bashi. Il est admis par tout le monde qu'il est le principal artisan de la victoire électorale de Joseph Kabila. Aurait-il voulu appeler le Chef de l'Etat au ressaisissement après la désillusion de ses compatriotes par rapport aux nombreuses promesses non tenues du Président faites aux Kivutiens?

Depuis, Kinkiey a écrit que des Chefs d'Etat amis ont fait part de leur étonnement à leur homologue. Il s'agit donc d'une menace, laquelle, en Afrique, est à prendre au sérieux. Certes, Joseph Kabila est loin d'être le sanguinaire que dénoncent des agités de la diaspora. Mais il est au pouvoir et a appris à aimer le pouvoir. Il peut donc devenir dangereux.

Ensuite, il ne faut pas oublier que les sbires de Kagamé, à Kinshasa, avaient à maintes reprises, il y a quelques années, adressé des menaces de mort à Kamerhe. Plusieurs messages téléphoniques lui envoyées en swahili disaient : « Tuta ku wuwa weye » (nous allons te tuer). Ces gens sont toujours à Kinshasa et gardent intacte leur capacité opérationnelle.

Si la communauté internationale garde un intérêt soutenu pour le Congo, on peut penser que le seul mode d'accession au pouvoir, au moins dans un avenir proche, sera la voie des urnes. Parlant toutes les 4 langues du pays, Vital Kamerhe pourrait être un candidat sérieux à la magistrature suprême. Son profil paraît si intéressant que dans les chancelleries occidentales de la capitale congolaise, on parle souvent de lui, depuis qu'il est Président de la Chambre, comme d'un homme d'Etat responsable et compétent. L'homme soigne son image et cultive depuis lors le sens de la mesure. Ainsi, parlant de Nkundabatware, il préconise la négociation. Qu'est-ce à dire ? Faire du Nord-Kivu une sorte de « province domino » où l'on reconnaîtrait une certaine mainmise rwandaise ?

Or, même dans l'hypothèse où Joseph Kabila renoncerait à briguer un autre mandat, convaincu de ne plus pouvoir gagner pour avoir perdu l'électorat de l'Est, il est absolument sûr que Kigali n'accepterait pas de voir Kamerhe à la présidence ou toute autre personnalité capable de contrecarrer son plan d'annexion du Kivu.

C'est dire que, tels que nous connaissons nos voisins, la perspective d'apprendre que Kamerhe, tout comme Kengo d'ailleurs, puisse être victime d'un accident de circulation ou d'un quelconque inattendu arrêt cardiaque, devrait être redoutée.    

© Albert Kisonga Mazakala
Bruxelles