31 juillet 2007
J’ai du mal à me reconnaître dans le discours de Sarkozy
Avec tous les honneurs de la République, il a été accueilli à la coupée de
l’avion par son homologue sénégalais assisté des dignitaires de la nation. Il a
eu droit à un accueil populaire comme les Sénégalais savent si bien en réserver
à un hôte de marque. Outre les militants du Pds venus nombreux répondre à
l’appel de leur secrétaire général, il a été reçu par tout un peuple qui,
spontanément, est sorti pour lui marquer l’affection que le Sénégal nourrit
pour la France.
Il, c’est bien sûr Nicolas Sarkozy. Le théoricien de
l'émigration choisie (qui n'est rien moins qu'une forme de ségrégation)
aujourd'hui président de la
République française (et dont le gouvernement s'est doté d'un
ministère de l'Immigration) vient de nous servir, sur un ton docte et on ne
peut plus suffisant, un discours dont les différentes séquences n'avaient pour
dénominateur commun qu'une seule idée : la responsabilité de l'Afrique devant
les malheurs qu'elle connaît depuis plusieurs siècles.
En choisissant comme cadre d'intervention ce symbole du
savoir qu'est l'Ucad, notamment cette prestigieuse salle d'où, il y a moins de
deux ans, feu Kéba Mbaye nous livrait une leçon inaugurale d'une autre
tonalité, le nouveau maître de la
France a voulu, par le choix de son public cible, atteindre
dans son cœur et dans son esprit cette élite africaine en charge du présent et
du devenir du continent. Il s'agit là d'un manque de respect notoire vis-à-vis
des intellectuels du continent qui ne peut manquer d'éclabousser les dirigeants
de leurs pays respectifs. Il est clair que si cette ‘leçon inaugurale’ avait
été suivie de débats, nombreux auraient été les auditeurs qui, violant les
règles diplomatiques, s'en seraient pris à l'éminent hôte du Sénégal. C'eût été
dommage pour l'amitié plusieurs fois séculaire entre les peuples français et
sénégalais. Le président Sarkozy, avec tout le respect dû à sa charge, en
aurait assumé l'entière responsabilité. On ne peut se prévaloir de sa position
d'hôte de marque - fut-ce dans un pays de la Teranga - pour blesser tout un peuple dans sa
chair et dans son honneur.
En interrogeant l'histoire, on se rend compte que l'Afrique
a toujours été la victime des appétits du monde occidental. Sous ce rapport,
comment peut-on nier les ravages de l'esclavage ayant conduit, par le biais de
la traite négrière, à la déportation de plusieurs millions de Noirs vers les
Amériques ? Même si les Africains, en l'espèce, ne sont pas blancs comme neige,
force est de reconnaître que ce commerce organisé depuis Gorée (pour m'en tenir
à mon pays) engage principalement la responsabilité des pays occidentaux. Il
suffit de visiter l'île de Gorée et d'entendre Joseph Ndiaye déclamer les
conditions dans lesquelles le voyage vers l'inconnu de ces Africains
s'organisait pour comprendre le rôle pernicieux de l'Occident.
Comment nier que la colonisation de l'Afrique décidée,
depuis la conférence de Berlin, est largement responsable de la balkanisation
du continent et, partant, du mode d'exploitation coloniale auquel sont soumis
nos pays ?
Comment nier que ce qui vient de se passer à Accra n'est que
la résultante de cette politique de balkanisation qui, en nous enfermant dans
des moules de pensée, de conception et de vision ne font que compliquer la
nécessaire marche vers l'unité africaine. Comment nier les effets pervers de
l'apartheid qui, au-delà même de son aspect développement séparé des races (au
plan intra muros), a favorisé consciemment ou inconsciemment une mentalité de
domination qui transparaît dans les relations entre le pays de Mandela et le
reste du continent ? Comment nier que les conflits armés qui déchirent ici et
là le continent sont souvent exacerbés par les pays occidentaux au nom du
principe : diviser pour régner.
Comment nier que la mal gouvemance dont la manifestation la
plus éclatante est la corruption, est le fait de ceux-là qui, depuis
l'indépendance, ont favorisé, soutenu, entretenu et encouragé l'avènement de
régimes corrompus et clientélistes ? A ce propos, tout le monde se souvient du
rôle de Foccart qui, dans l'espace gaullien, faisait et défaisait les régimes.
Le mouvement de démocratisation entamé depuis la conférence de la Baule ne semble pas être en
passe de régler cette problématique.
Comment nier que le développement de l'Afrique sera toujours
renvoyé aux calendes grecques tant que ce continent, immensément riche, n'aura
pas les moyens d'exploiter ses propres richesses ?
Voilà qui pose le problème du nécessaire transfert d'une
technologie appropriée au profit de nos pays dont les cadres, bien formés sur
tous les plans, tiennent la dragée haute à leurs répondants des pays
occidentaux. Voilà autant d'évidences qu'il faut reconnaître et que les Nations
Unies ont déjà reconnues quand elles ont demandé, il y a de cela plusieurs
années, au juge Kéba Mbaye de théoriser le droit au développement, aujourd'hui
reconnu comme un droit de l’Homme (de la troisième génération).
Reconnaître ces vérités, c'est en tirer la seule conclusion qui vaille et que résume un seul mot : PARDON
Pour tout cela, et à cause de cela, je ne peux me
reconnaître dans le discours de Sarkozy. A ce dernier, connu pour son
intelligence hors du commun et qui, par son âge et ses origines, n’est pas
directement impliqué dans les débats pré et post coloniaux, je conseille une
nouvelle lecture des événements s'il veut durablement gagner la sympathie des
générations montantes. Pour ma part, je le lui souhaite de tout cœur, au nom de
feu mon père qui a servi la
France et a contribué à la libérer au péril de sa vie, du
nazisme arrogant et triomphant. Mais entendons-nous bien - et ce sera le mot de
la fin, peut-être le plus important - cette plaidoirie ne saurait disculper
l'Afrique et, avec elle, ses dirigeants des erreurs accumulées depuis
l'indépendance et qui sont autant d'entraves à son développement. Donc à sa
dignité. Pour la paix par la coopération internationale, nous vaincrons.
© El Hadji Babacar KEBE
Président de l’Asnu
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