17 août 2007
10 idées reçues sur l’Afrique
© L'INTELLIGENT
| Afrique | 13 août 2007 -
Préjugés, clichés, lieux communs donnent une vision caricaturale du Sud-Sahara.
Comment rétablir la vérité ?
L’Afrique noire est une terre de violence et de sauvagerie. Elle est minée par
le sida et la corruption. Ses habitants ne connaissent que le tribalisme. Ils
sont tous polygames, leurs femmes font trop d’enfants. Qui n’a entendu, en
Europe, déclamer ce genre d’« évidences » ?
Il n’est pas question de nier les difficultés qu’affrontent
les pays subsahariens. Malgré les progrès récents, le processus démocratique
reste un peu partout fragile. Des conflits très meurtriers subsistent. La
pauvreté, le chômage, les bidonvilles sont monnaie courante.
Tout cela est vrai, certes, mais réduire la vie de toute une
région à des situations extrêmes, occulter ce qui marche pour ne retenir que ce
qui cloche est de la désinformation pure et simple. « Les clichés partent de
faits établis pour s’élargir à des constructions imaginaires ou mal étayées. Si
les lieux communs contiennent souvent une part de vérité, tout le problème
vient de leur généralisation. » C’est en partant de ce constat que Georges
Courade, directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement
(IRD), professeur associé à l’université de Paris-I, a souhaité offrir une
vision plus juste du continent. Résultat : un livre collectif auquel il a
associé une trentaine d’universitaires et qui, à la lecture, se révèle passionnante.
Si elles expriment une part de la vérité, les idées reçues traduisent surtout
les peurs, les fantasmes, les ignorances de ceux qui les énoncent. En France,
par exemple, quand on pense à l’Afrique, c’est l’Afrique francophone.
L’agriculture, ce sont les villages du Sahel, ceux où s’activent les ONG, ceux
où l’on meurt de faim. Comment s’étonner dès lors que les images de tout un
continent soient aussi schématiques.
L’ouvrage de Georges Courade traite d’une cinquantaine d’idées reçues. Nous en
avons retenu dix, particulièrement significatives, sur lesquelles nous
apportons notre éclairage propre.
1 - « Le tribalisme explique tous les conflits »
Pendant le génocide rwandais de 1994, lorsque les images des massacres ont fait
le tour du monde, certaines bonnes consciences occidentales se sont indignées
en voyant les tueurs se servir de machettes plutôt que d’« armes modernes ».
C’était une réprobation non pas de l’acte de tuer, mais de la manière. Comme si
on pouvait rechercher un degré d’humanité dans l’horreur. L’indignation
véhiculait également une vision du monde réduisant les Africains à une
irrationalité telle qu’ils passent leur temps à s’entre-tuer, empêtrés dans des
logiques d’un autre âge qui mènent à des conflits ethniques, tribaux où
s’expriment leurs instincts primitifs, pardon, premiers. Il ne peut s’agir,
donc, que d’un accès de sauvagerie, de barbarie.
Si l’on en croit certains prétendus spécialistes, l’Afrique est un vaste champ
de bataille dévasté par des guerres sans fin. En regardant les choses de plus
près, l’on se rend compte que toute l’Afrique ne s’est pas embrasée et que les
conflits armés touchent des pays bien précis, presque de manière récurrente.
L’alarmisme ambiant voudrait faire oublier que la formation des nations s’est
toujours faite, à travers l’Histoire, dans le sang. Les nations africaines, en
pleine constitution, peuvent-elles évoluer autrement en s’inspirant simplement
de l’expérience des autres, vieille de plusieurs siècles ? S’étonner de la
persistance des conflits en Afrique, vouloir que ce continent soit plus sage
que ne l’ont été les autres au cours de leur évolution, n’est-ce pas vouloir
dire qu’il ne fait pas partie de cette humanité dont la marche est caractérisée
par le meilleur et par le pire ? La
Compagnie cotonnière ivoirienne (LCCI), à la faveur de la
privatisation de la filière en 2001. Cette initiative a néanmoins débouché sur
un échec, signe que le passage du commerce à l’industrie constitue une étape
périlleuse.
Les bien-pensants, dans leurs expertises, sont devenus myopes au point de voir
dans tout soubresaut sur le continent un retour aux temps de la barbarie. Toute
guerre civile est ethnique, tribale. Cela sous-entend que les Africains,
aujourd’hui comme hier, sont incapables de penser le politique. Ceux qui
prennent les armes ne cherchent qu’à défendre leurs tribus. Il n’y aurait, donc,
aucune préoccupation idéologique, politique, sociale, économique. Aucune
revendication digne d’intérêt. L’Afrique ne serait qu’une superposition de
tribus et d’ethnies irrémédiablement hostiles les unes envers les autres, ne
cherchant qu’à s’entre-tuer à la moindre occasion, prisonnières des ténèbres
des origines.
Les conflits en Afrique, comme partout, sont nés de frustrations, d’espoirs
déçus face à l’impéritie de dirigeants incapables de répondre aux aspirations
du plus grand nombre. Ce ne sont pas des ethnies, des tribus qui s’arment pour
se défendre, mais des groupes déterminés à prendre le pouvoir. Que ceux qui
cherchent à changer le monde se transforment ensuite en bandits, en criminels,
c’est une autre histoire. Au départ, au-delà de toutes les ambitions, il y a
d’abord une démarche politique. Les dérives ethniques ou tribales que l’on peut
constater parfois sont le fait d’hommes politiques qui jouent sur la fibre
identitaire.
Peut-on sérieusement attribuer le qualificatif ethnique à l’irrédentisme
fréquent dans la Corne
de l’Afrique ? À la crise ivoirienne ? Aux guerres civiles en République
démocratique du Congo, au Burundi, au Liberia, en Sierra Leone, en Angola ou au
Mozambique ? Quelles étaient les ethnies en présence ? La guerre du Biafra fut-elle
une opposition des Ibos contre un État fédéral nigérian ou contre les autres
composantes ethniques du pays ?
Des atrocités ont été commises dans beaucoup de conflits. En Sierra Leone, les
rebelles du Front révolutionnaire uni (RUF) ont coupé des bras et des jambes à
des civils. Mais faut-il considérer de tels actes comme une particularité
africaine, quand on sait que l’horreur est le propre de toute guerre, quels que
soient les moyens utilisés ?
Ceux qui accusent l’Afrique d’être singulièrement belliqueuse devraient plutôt
se rappeler que toute l’Histoire de l’humanité n’est qu’une longue série de
massacres. Le sang versé a fini par amener les peuples à rechercher les vertus
de la paix.
2 - « Elle n’est pas prête pour la démocratie »
C’est une antienne, un refrain que certains fredonnent régulièrement depuis des
années par ignorance ou peut-être par condescendance. Par lassitude aussi du
hold-up récurrent des urnes ou des éternels conflits post-électoraux, des
partis politiques aux contours ethniques et régionalistes qui se grippent ou
des opposants qui se vendent au plus offrant. Par méfiance à l’égard de tous
ceux qui restent dans leur fauteuil au prix d’accommodements avec la Constitution ou des
courtisans qui les y exhortent. Par refus d’une démocratie financée de
l’extérieur qui renouvelle si peu ses élites et sa pratique qu’elle passe pour
une greffe qui ne peut pas prendre.
Ce serait donc une affaire entendue : « l’Afrique n’est pas prête pour la
démocratie », et ce quasi culturellement. Elle s’y serait laissé entraîner au
mieux par mimétisme, au pire contrainte et forcée à coups de trique de bonne
gouvernance politique, économique, judiciaire. Sans être pour autant arrivée à
rentrer dans le rang.
Il y avait Gnassingbé Eyadéma au Togo, Moussa Traoré au Mali, Maaouiya Ould
Taya en Mauritanie, Ange-Félix Patassé en Centrafrique et, auparavant, la
plupart des « pères de la nation », de Félix Houphouët-Boigny à Amadou Ahidjo,
de Sékou Touré à Dawda Jawara, de Daniel arap Moi à l’inénarrable Dr Hastings
Kamuzu Banda du Malawi… Il y a encore Robert Mugabe au Zimbabwe, Mélès Zenawi
en Éthiopie, Issayas Afewerki en Érythrée, Yoweri Museveni en Ouganda, Idriss
Déby Itno au Tchad, Lansana Conté en Guinée, Yahya Jammeh en Gambie… à qui nul
ne songerait, naturellement, à donner les clés de la maison-démocratie.
Stephen Smith écrit dans Négrologie : « Certes, entre 1990 et 2000, quatorze
chefs d’État ont quitté le pouvoir à la suite d’une défaite dans les urnes,
contre un seul au cours des trente années précédentes ; cependant, à la fin
2002, encore vingt et un des cinquante-trois chefs d’État africains exerçaient
leur fonction depuis plus de quinze ans, trois d’entre eux - outre le Togolais
Eyadéma, le Gabonais Omar Bongo Ondimba et le Libyen Mouammar Kaddafi - étant
au pouvoir depuis plus de trente ans. L’Afrique, avec le monde arabe, reste le
Jurassic Park des “dinosaures”… »
Pour autant, l’Afrique de la démocratie n’est pas née à la chute du mur de
Berlin, le 9 novembre 1989, et la fin de la guerre froide. Elle n’a pas
davantage complètement rompu puis renoué totalement avec elle à l’aube des
années 1990. À la veille des indépendances, la compétition politique ouverte a
existé un peu partout sur le continent : entre Léopold Sédar Senghor et Lamine
Guèye au Sénégal, Modibo Keita et Fily-Dabo Sissoko au Mali, Hamani Diori et
Zodi Ikhia au Niger, Patrice Lumumba et Joseph Kasavubu au Congo…
C’était là, peu ou prou, l’illustration de la réalité d’une certaine pratique
démocratique. Et celle-ci aurait sans doute continué à exister et à se
développer, au lieu d’être devenue ce kit qu’on a du mal - à moins que ce ne
soit de la mauvaise volonté - à monter. Qu’on la perçoive comme un ressort ou
un ensemble de principes, la démocratie ne peut pas être totalement étrangère
aux Africains. Il y manque, hélas, la prime qui va avec : l’amélioration des
conditions de vie, le sel dont elle se nourrit, car la seule renaissance à la
liberté ne suffit pas. Sinon, sans remonter au matin du monde, qui peut dire
que le continent, à aucun moment et nulle part, n’a forgé une histoire et connu
une culture propices à la démocratie ? Celle-ci fait partie de son patrimoine.
Il l’a seulement exploitée à sa manière, dont on peut légitiment se demander si
elle est bonne ou mauvaise.
Voilà la question qui se pose et à laquelle la classe politique, les dirigeants
en tête, n’apporte pas toujours, loin s’en faut, une réponse appropriée.
Certains se sont, au contraire, évertués à dilapider l’héritage, si modeste
soit-il. Les tenants, hier, du parti unique sont devenus, aujourd’hui, ceux qui
le perpétuent après l’avoir habillé aux couleurs du pluralisme politique. Les
opposants qui accèdent au pouvoir se comportent souvent comme ceux qu’ils
dénonçaient la veille encore. Et c’est ce poker menteur qui entretient l’idée -
reçue - que « l’Afrique n’est pas prête pour la démocratie ».
3 - « Il n’y a pas d’entrepreneurs »
Y a-t-il des entrepreneurs en Afrique ? Ne posez jamais cette question aux
étudiants de l’Institut africain du management (IAM) de Dakar, vous risqueriez
de les froisser. Et si les futurs businessmen du continent sont désormais
formés en Afrique, leurs aînés n’ont pas attendu les années 2000 pour devenir
de véritables patrons. En Afrique du Sud, les golden boys de l’ère Mbeki ont su
profiter de la politique de Black Economic Empowerment pour constituer une
véritable élite économique. Patrice Motsepe, qui préside la compagnie minière
Harmony, Cyril Ramaphosa, qui tient la barre de Shanduka Group, et Tokyo
Sexwale, qui dirige Mvelaphanda Holding, sont présents dans tous les secteurs
d’activité - depuis l’extraction minière jusqu’à la haute finance en passant
par le commerce et les médias - et pèsent plusieurs milliards de dollars.
Au-delà de la réussite exemplaire de ces capitaines d’industrie d’envergure
internationale, force est de constater que chaque pays compte un certain nombre
d’hommes d’affaires qui, avec un capital de départ parfois modeste, sont
parvenus à s’imposer dans leur catégorie. En Afrique de l’Ouest, on trouve leur
origine dans les réseaux marchands qui ont su prospérer en marge des grandes
filières de l’économie coloniale. Cette classe de commerçants a ensuite évolué
avec des fortunes parfois surprenantes. Même si, comme le soulignent les
auteurs du livre L’Afrique des idées reçues, « au lieu de valoriser les
négociants débrouillards dans un univers très incertain et un maquis de
tracasseries, on les désigne comme des spéculateurs, des fraudeurs et des
profiteurs ».
Pourtant, ces hommes d’affaires ont su prendre des risques et investir. Souvent
dotés d’un bagage scolaire minimal, ils ont bâti de véritables empires à la
lisière de l’informel, notamment dans les pays du Sahel. Les plus audacieux
sont sortis du négoce pour se lancer dans des opérations plus exigeantes en capital...
et plus risquées. Ainsi, El Hadj Oumarou Kanazoé, PDG du groupe éponyme, est
devenu le numéro un burkinabè du BTP en faisant directement concurrence à
Bouygues, Colas et Sogea. Idem pour le Malien Cheikna Kagnassi, dirigeant du
groupe L’Aiglon, basé en Suisse. Après avoir prospéré dans le négoce des
matières premières agro-industrielles, il a investi dans l’industrie de
transformation en créant
Ces capitaines d’industrie font encore bien souvent figure d’exception dans un
environnement culturel marqué par un fort contrôle social, souvent dissuasif
pour l’initiative privée. Longtemps, la pression communautaire a encouragé le
conformisme et découragé la responsabilisation individuelle. Toutefois,
l’urbanisation, accusée de pervertir les traditions, favorise des comportements
plus individualistes. Chacun doit compter davantage sur soi, ce qui est une
incitation à entreprendre.
4 - « Elle reçoit plus d’argent qu’elle n’en rembourse »
L’importance de l’aide étrangère demeure cruciale pour la plupart des
quarante-huit pays de l’Afrique subsaharienne (ASS), alors qu’elle est devenue
symbolique sinon dérisoire pour les autres régions du monde en développement.
C’est une vérité incontournable, au moins jusqu’en 2025. Cette aide a évolué,
certes, en dents de scie de 1960 à la fin des années 1990, mais, depuis l’an
2000, elle est en hausse jusqu’à atteindre son apogée en 2015 avec 50 milliards
de dollars, contre 25 milliards en 2004 et 14 milliards en 2000.
Ces flux font de l’ASS le sous-continent relativement le plus aidé avec 44
dollars par habitant en 2005, deux fois plus qu’en 2000 et trois fois plus que
la moyenne mondiale. Indicateur corroboré par le poids de l’aide dans
l’économie : pour 80 % des pays de l’ASS, elle représente 5 % de leur
production annuelle (produit intérieur brut). Pour 20 % d’entre eux, cette
dépendance est encore plus lourde (10 % ou plus), notamment pour le Burundi,
l’Érythrée, le Malawi, la
Sierra Leone, le Mozambique, le Rwanda, le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, la Centrafrique et
l’Éthiopie.
Sans cette perfusion, les États africains concernés ne pourraient honorer leurs
obligations souveraines : payer les fonctionnaires et assurer le fonctionnement
des services publics de base (santé, éducation, infrastructures, sécurité).
Cette utilisation de l’aide n’a pas été d’une grande efficacité dans les années
1960 et 1970, au cours desquelles certains États africains étaient embarqués
dans la guerre froide entre les deux grandes puissances de l’époque, l’Union
soviétique et les États-Unis. La première fournissait de l’aide militaire à
profusion et la deuxième un concours financier facile à détourner par les
dirigeants.
Le bilan de ce formidable gâchis (près de 300 milliards de dollars) n’a jamais
été sérieusement établi, à supposer qu’il puisse l’être un jour. Les intérêts
des uns et des autres étaient tellement imbriqués qu’il est impossible de
distinguer les tricheries des vrais échecs économiques. Le résultat est
qu’aujourd’hui l’ASS en est au même point qu’en 1960, sinon en recul, alors que
l’Asie et l’Amérique latine, qui ont elles aussi subi des dictatures, des
guerres et des catastrophes naturelles, ont parachevé leur décollage.
La conséquence de tout cela est une baisse générale de l’aide d’origine
publique sous sa forme classique et la meilleure, l’aide-projet. La moitié de
l’aide est désormais consacrée au remboursement des impayés d’avant 2004. Pour
solder le compte des années perdues, les gouvernements occidentaux ont décidé
en 2005 d’effacer l’ardoise et de ne plus accorder autant de prêts que par le
passé. L’essentiel de leurs nouvelles interventions se fait désormais sous
forme de dons.
Mais ce geste de salubrité publique, tant réclamé par les organisations non
gouvernementales, est considéré comme une nouvelle aide… alors qu’il n’a pas
d’effet direct sur le développement économique (création d’emplois, valeur
ajoutée). Il permet seulement de soulager le fardeau du budget des États
endettés : les économies ainsi réalisées (pas de service de la dette à payer)
sont censées financer des programmes de réformes administratives et des projets
sociaux. Par exemple, sur les 23 milliards de dollars d’aide comptabilisés en
2005, la Banque
mondiale estime la partie hors dette à 13,2 milliards de dollars.
Donc, les gouvernements occidentaux augmentent leur aide pour effacer la dette
et réduisent le montant de leurs prêts (voir infographie p. précédente) : pour
2006, les dons ont atteint 36,9 milliards de dollars, et les prêts 1,8 milliard
(dans la mesure où le remboursement des échéances encore dues dépasse de 1,8
milliard les versements reçus au titre des nouveaux prêts). Soit un flux net de
35,1 milliards de dollars. Pour la première fois depuis 2000, ce flux est
inférieur à celui émanant du secteur privé sous forme d’investissements directs
étrangers et de prêts bancaires privés (voir infographie). À l’avenir, il y
aura ainsi de moins en moins de prêts publics et de plus en plus de capitaux
privés. En espérant que cet inversion de tendance se fera cette fois dans
l’intérêt de l’ASS et pas seulement de celui des bailleurs de fonds.
5 - « L’agriculture est archaïque et figée »
Lorsqu’elle n’est pas sabordée par les choix politiques comme au Zimbabwe ou
utilisée à des fins géopolitiques et militaires (des famines délibérément
provoquées pour être utilisées comme arme), l’agriculture demeure en Afrique le
paradoxe des paradoxes. Sur tout le continent, du nord au sud, d’est en ouest,
les ressources abondent, les surfaces cultivables sont innombrables et le
secteur primaire devrait occuper un rôle de premier plan dans la croissance
économique.
Mais la réalité est tout autre. Rudimentaire et peu mécanisée, extensive plus
qu’intensive en raison du coût des intrants, fragmentée en petites
exploitations dont la superficie n’excède pas deux hectares et confrontée à
l’insuffisance des ressources en eau, l’agriculture africaine souffre de
pesanteurs économiques et culturelles dont l’ampleur provoque des tensions
grandissantes sur fond d’explosion démographique.
La révolution verte prônée par de nombreux gouvernements au sortir des
indépendances dans les années 1960
a fait long feu. Pis, la filière agricole satisfait de
moins en moins les besoins des populations. Malgré de bonnes performances,
particulièrement en Afrique de l’Ouest, où la campagne céréalière 2006-2007
affiche une hausse de 3 %, à 15 millions de tonnes, les instituts agronomiques
et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)
ne cessent de tirer la sonnette d’alarme sur la situation alimentaire du
continent et le repli des rendements. Dans un rapport publié en 2005, l’un
d’eux - l’américain International Food Policy Research Institute (Ifpri) -
prédisait 38 millions d’enfants malnutris d’ici à 2015, contre 32 millions en
1997. Plus globalement, 250 millions de personnes sont sous-alimentées au sud
du Sahara.
Les facteurs exogènes comme les aléas climatiques, la fluctuation des marchés
internationaux, l’aide alimentaire déstabilisante pour les marchés domestiques
ou les guerres ne suffisent pas à expliquer cette situation. Les choix opérés
par les pouvoirs publics africains, qui ont préféré privilégier les cultures de
rente ou les activités plus rémunératrices comme l’extraction pétrolière et
minière, ont été des facteurs aggravants ayant précipité la ruine du paysannat
et son exode vers les villes, même si 70 % des populations continuent de vivre
en zone rurale. Faute d’incitations, d’accès aux crédits, de budgets ambitieux
(moins de 1 % des budgets nationaux sont consacrés à l’agriculture) et
d’infrastructures (routes, entrepôts…), le secteur reste confiné et son essor
hypothéqué par des pratiques comme la divagation des cheptels ou les feux de
brousse.
À quoi s’ajoute un droit rural particulièrement rigide. Ancré dans les règles
coutumières, ce dernier accorde rarement la propriété du sol à celui qui le
cultive, ce qui n’incite guère le paysan à investir ou enrichir un sol dont il
ne sait s’il pourra continuer de l’exploiter à l’avenir.
Malgré ces difficultés, certaines expériences prometteuses pourraient être
généralisées. Celle de Tonka, au Mali, montre qu’une gestion durable des terres
conjuguée au regroupement du paysannat en coopératives peut donner de très bons
résultats. Dans des conditions climatiques rigoureuses, cette région du Nord
malien est devenue un exemple de rendement et de productivité. Par leur
connaissance du milieu et le recours à la polyculture, qui a permis de
contrebalancer l’absence d’engrais et de freiner l’appauvrissement des sols,
ces agriculteurs ont évité une situation plus dégradée encore. Ce qui prouve
que le savoir-faire du paysan africain n’est pas à mettre en cause. Bien au
contraire.
Volet important de l’aide au niveau mondial, la relance de l’agriculture est
l’un des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) (voir pp.
104-107). Une priorité qui a incité de nombreux États à revoir leur approche du
secteur, notamment du point de vue de la sécurité alimentaire. Reste que la
diminution de la moitié du nombre de personnes souffrant de malnutrition d’ici
à 2015 sera difficilement réalisable.
6 - « Les chefs d’État sont tous corrompus… »
Depuis le début des années 1960 et les beaux jours de l’aphorisme inventé par
le journaliste Raymond Cartier («La
Corrèze plutôt que le Zambèze »), l’idée selon laquelle la
corruption est un mal « culturel » africain tandis que l’aide au développement
va directement dans les poches des « dictateurs » demeure endémique au sein de
l’opinion des pays riches. Idée reçue ? En grande partie, oui, surtout
lorsqu’elle sous-entend que les sociétés occidentales, où règne l’État moderne
tourné vers le bien public, ne connaîtraient, elles, qu’une dose infime de
vénalité. En Italie, en France (scandales Elf et Carrefour du développement),
aux États-Unis (Enron), au Japon (neuf Premiers ministres sur quinze sont
tombés à la suite des affaires de corruption entre 1955 et 1993), le mal existe
aussi, même s’il est plus diffus et moins visible. Tout comme il est illusoire
de croire que les systèmes démocratiques à l’européenne, avec leurs
contre-pouvoirs, seraient le moyen infaillible de lutter contre ce phénomène.
En Afrique, ni les dirigeants sénégalais, ni les responsables sud-africains (le
cas de l’ex-vice-président Jacob Zuma est à cet égard emblématique) ne sont à
l’abri. Quant aux rares responsables qui se sont engagés avec détermination
dans la lutte contre la corruption, à l’instar du Burkinabè Thomas Sankara, les
résultats obtenus n’ont guère été probants.
Pourtant, cette idée reçue comporte une part de vérité. Certes, il n’est plus
possible aujourd’hui de détourner grossièrement une aide de mieux en mieux
contrôlée, mais dans des sociétés où prévalent souvent les relations familiales
et ethniques et où la notion de service public est en grande partie absente, la
corruption de survie et de proximité est la règle. Une enquête réalisée en 2003
au Kenya sur ce phénomène montre que le citoyen kényan dépense en moyenne un
tiers de son salaire mensuel en pots-de-vin divers. Quand des pratiques de ce
genre sont aussi fortement ancrées dans les mœurs et tolérées par la société,
comment ne pas penser que le mauvais exemple vient du sommet ? Après tout, bien
rares sont, sur le continent, les chefs d’État qui vivent de leurs émoluments
et dotations dûment fixés et contrôlés par l’État et la représentation
nationale. Même si la grande prédation d’autocrates absolus (type Mobutu) ou
tempérés (type Houphouët) est de moins en moins fréquente, et surtout possible,
grâce au travail des ONG et à la prise de conscience des bailleurs de fonds, le
doute persiste.
En réalité, si problème culturel il y a, il est ailleurs. Contrairement aux
pays du Nord (Europe, Asie, États-Unis), où la corruption se pratique à des
fins quasi exclusives d’enrichissement personnel - hommes politiques, patrons
spécialistes de l’abus de bien social, actionnaires fermant les yeux sur la
falsification des comptes, évadés fiscaux, etc. - la « grande » corruption
africaine, celle des chefs, est aussi une affaire de redistribution. Beaucoup
des corrupteurs du continent ne se reconnaissent pas dans la définition du
Robert, pour qui corrompre c’est « engager quelqu’un par des dons, des
promesses et autres moyens condamnables à agir contre sa conscience ou son
devoir ». En revanche, tous savent qu’ils doivent suppléer eux-mêmes aux
défaillances d’un État faible et embryonnaire, qui ne joue pas son rôle de
redistributeur de richesses, sous peine de devenir impopulaires. Un chef d’État
vertueux, dont les tournées à l’intérieur du pays ne sont pas accompagnées de
la mallette à billets, laquelle sert aussi à financer des projets concrets, est
rapidement taxé de « pingrerie ». « L’honnêteté c’est bien, mais ça ne se mange
pas », disait-on à Ouagadougou dans les années 1980. Et gare à celui qui
prétend s’enrichir sans distribuer !
Cette spécificité a un nom : le clientélisme. Elle n’ôte certes rien au
scandale économique que constitue l’investissement à l’étranger de biens détournés
chez soi, pratique courante chez certains dirigeants du continent. À la
différence de la corruption « asiatique », qui a été l’une des bases du
développement de pays comme la
Malaisie, Singapour, l’Indonésie ou Taiwan, la grande
corruption « africaine » ne sert en effet à rien d’autre, une fois la part de
redistribution donnée, qu’aux dépenses somptuaires et aux achats immobiliers de
précaution en Europe, aux États-Unis, voire en Afrique du Sud, au cas où le
pouvoir viendrait à lâcher. Reste que, même si la corruption des élites est
très loin d’être une tare dont l’Afrique aurait le monopole, elle n’en est pas
moins un exercice courant et, surtout, largement accepté, tant qu’elle
s’inscrit dans le cadre de l’échange social. L’éradiquer est une tâche
impossible, ici comme ailleurs. La contrôler, voire en diminuer l’ampleur,
suppose à la fois l’édification d’un État structuré et impartial, et une remise
en cause du fonctionnement et des normes de la société. Autant dire que le
combat sera long.
7 - « Le sida va la rayer de la carte du monde »
Très vite identifié comme maladie sexuellement transmissible, donc chargé de
tabous, le sida, comme en son temps la syphilis, devait trouver ses coupables.
En Afrique subsaharienne, dès son apparition, il fut considéré par l’opinion
publique comme une maladie propagée par les Blancs pour décimer les populations
noires. On se perdit en conjectures toutes plus irrationnelles les unes que les
autres (virus échappé de laboratoires, chercheurs démoniaques…).
Au début des années 1980, tandis que les statistiques relevées en Afrique par
l’Organisation mondiale de la santé (OMS) indiquaient l’inexorable progression
du VIH, nombre d’Africains perçurent comme une offense le poids accablant d’une
accusation souvent insidieuse portée par les médias occidentaux. L’idée
s’imposa que l’Afrique allait se dépeupler irrémédiablement. On était passé, en
moins de dix ans, d’une obsession de natalité galopante - véritable hantise des
puissances occidentales au prétexte qu’elle mettait en péril les réserves
nutritionnelles de la planète - à une démographie en chute libre, jusqu’à faire
disparaître les populations africaines.
C’était oublier que l’Afrique n’est pas une mais multiple. Que, face au sida,
la mosaïque des peuples qui l’habitent offre des comportements très variables
selon l’environnement, la religion, la culture, les traditions, la politique en
cours ou l’économie. D’un pays à l’autre, d’une décennie à l’autre, on observe
ainsi des ripostes collectives d’une grande diversité face à l’irruption du
sida : le VIH qui s’était déclaré en même temps à Kinshasa, Kampala, Kigali et
Lusaka est resté stable dans la capitale de la RDC, tandis que le nombre des personnes
contaminées explosait dans les trois autres capitales, sans explication simple
et évidente.
Mieux, on constate à présent que les premiers pays touchés d’hier peuvent être
aujourd’hui parmi les moins affectés, et inversement. Rien ne laissait augurer,
il y a quinze ans, que l’Ouganda, où ne survivaient plus que les vieillards et
les enfants, serait en 2006 présenté comme « modèle à suivre », avec une
diminution de l’infection (4 % de prévalence en 2004 contre 13 % en 1990), chez
les adolescentes plus particulièrement.
Une part de ce succès est à mettre au crédit est de l’association Taso (The Aid
Support Organisation). Sa fondatrice, Noreen Koliba, emblème africain de la
lutte contre le sida, voulait que « l’Ouganda continue à apporter la preuve que
l’épidémie recule devant les interventions humaines […]. L’utilisation du
préservatif chez les femmes célibataires de 15 à 24 ans a presque doublé en six
ans et un nombre important des femmes de ce groupe d’âge ont retardé leur
activité sexuelle ou pratiquent une totale abstinence ». À l’inverse, le Cameroun est entré dans la phase la plus explosive de
l’épidémie alors qu’on le tenait pour le “miraculé” des années 1980 et qu’il
avait lancé à l’époque des campagnes de prévention très hardies.
La pauvreté, souvent incriminée, n’est pas un facteur décisif : le Botswana,
qui dispose d’un système de santé performant, a atteint le seuil critique des
40 % de prévalence chez les 15-49 ans.
L’Afrique ne sera pas rayée de la carte du monde, même si environ 25 millions
de ses habitants sont porteurs du virus du sida. Le danger est autre : en
frappant de plein fouet la génération la plus active, la maladie pèse
lourdement sur les économies, à commencer par l’agriculture, où le manque de
bras actifs compromet à la longue la sécurité alimentaire. Depuis 1985, sept
millions de travailleurs agricoles sont morts du sida. Le VIH réduit aussi à
néant les efforts sanitaires pour améliorer la longévité des Africains :
l’espérance de vie à la naissance avait longtemps stagné à des niveaux très bas
avant de s’élever à 60 ans dans la décennie 1970.
8 - « La forêt recule... »
Parce qu’elle capte le dioxyde de carbone (CO2), la forêt est souvent présentée
comme le poumon de la planète. Elle contribue à la production de l’oxygène, qui
lui-même participe à la formation de la couche d’ozone, dont le rôle est de
protéger l’atmosphère terrestre des rayonnements ultraviolets. À l’heure du
réchauffement climatique, de la fonte des glaciers et du battage médiatique sur
l’étendue du trou de la couche d’ozone, les habitants de la Terre portent tout
naturellement leur regard sur ce qui reste du couvert forestier, notamment dans
certaines régions d’Afrique, où la nature l’a fait particulièrement dense. Le
constat semble unanime : sous les coups de boutoir de ses habitants ainsi que
des entreprises forestières, la forêt recule !
Vrai ou faux ?
Pour Alain Morel, géographe à l’université Joseph-Fourier de Grenoble, coauteur
de L’Afrique des idées reçues, cette assertion n’est pas fondée. « En Afrique
centrale atlantique, depuis cinq cents ans au moins, malgré la mise en valeur
qui continue, la forêt reconquiert la savane, par progression sur ses marges et
par recolonisation d’îlots. » Selon lui, la forêt devrait encore progresser sur
les savanes pendant des millénaires, réoccupant le domaine qu’elle avait déjà
occupé. Les paléo-botanistes sont du même avis, puisqu’ils ont établi le même
constat depuis les années 1990.
La représentation occidentale du recul de la forêt recèle néanmoins une part de
vérité. La plupart des pays africains perdent leur forêt pour des raisons qui
tiennent à la fois de l’économie nationale, avec la coupe des essences
commerciales, mais aussi à cause du défrichement et des feux de brousse opérés
par les agriculteurs. À quoi il faut ajouter les besoins domestiques des
populations. Résultat, entre 1976 et 1980, 1,3 million d’hectares de forêts
denses auraient été déboisés. La décennie suivante, entre 1980 et 1990, 4,8
millions d’hectares ont été coupés et 5,3 millions entre 1990 et 2000.
En Côte d’Ivoire, 500
000 hectares de forêt disparaissent chaque année du fait
de l’agriculture itinérante sur brûlis. De 15 millions d’hectares en 1956, le
couvert forestier ivoirien n’était plus que de 2,7 millions en 1990. Cet
espace, traversé par des axes routiers, est aujourd’hui occupé par les
plantations de café et de cacao.
Au Cameroun, le bois représentait en 1999 le quart des exportations du pays.
Des scieries, des routes tracées pour évacuer les grumes ou approvisionner les
usines de transformation gagnent chaque jour du terrain sur la forêt et sa
biodiversité. Et l’absence ou la faiblesse de l’État dans la régulation de ces
activités conforte l’idée que l’exploitation des essences commerciales de la
forêt n’est pas maîtrisée.
Mais cette idée très répandue est une fausse évidence. L’exploitation forestière
ne dégrade le massif du Congo que de l’intérieur. En revanche, sur ses marges,
à la lisière des savanes, la forêt progresse, et « elle avancerait davantage si
les feux de savane allumés par les populations ne ralentissaient pas sa
progression », soutient Charly Favier, de l’université de Montpellier, chef
d’une mission d’étude déployée au Cameroun depuis le 10 janvier 2007.
Il est vrai que, de 2000 à 500 avant J.-C., la forêt équatoriale africaine a
connu un recul important devant la savane. Mais, depuis un millénaire, la
tendance s’est inversée. Selon les chercheurs, cette évolution expliquerait la
migration des Bantous vers l’Afrique australe, au moment où la forêt régressait
devant la savane. Le recul dont on parle aujourd’hui est plus fantasmé que réel.
Il est inspiré par le spectacle de pans entiers de forêt dévastés par
l’activité humaine. Seulement, les médias ne s’intéressent pas au reboisement
parallèle, moins spectaculaire, il est vrai.
9 - « Les Africains font trop d’enfants »
C’est peu dire que l’Afrique connaît actuellement une croissance démographique
exceptionnelle. Certes, au nord du continent, tout comme dans la partie
australe, la natalité a connu une forte baisse au cours des dernières
décennies, pour s’établir à environ 25 pour 1 000 habitants dans ces deux
régions. Mais elle reste très forte dans les régions intertropicales. Du Bénin
à la Tanzanie
en passant par le Congo et le Burundi, les taux sont presque partout égaux ou
supérieurs à 40 pour 1 000.
Comme, parallèlement, grâce aux progrès sanitaires, la mortalité a
régulièrement baissé au cours des dernières décennies, le taux de croissance
naturelle, 2,5 % par an, fait doubler la population à chaque génération.
L’Afrique étant le moins urbanisé des continents, une grande partie de la
population reste marquée par le schéma sociofamilial traditionnel : seule une
progéniture nombreuse permet de compenser la forte mortalité infantile. Cette
dernière, il est vrai, est encore très élevée : presque 10 % (pour les enfants
de 0 à 5 ans) au sud du Sahara contre 0,7 % dans les pays développés.
Dans les
campagnes africaines, en outre, l’âge du mariage des filles reste très bas : la
période de fécondité des femmes s’en trouve d’autant allongée. La fécondité
reste ainsi très élevée : près de 6 enfants par femme un peu partout, avec des
pointes à 7 dans quelques pays (Mali, Ouganda) et même à 8 au Niger, record
mondial absolu ! À ce rythme, la population au sud du Sahara devrait doubler
d’ici à 2050, passant de 750 millions (en 2005) à 1,5 milliard.
Aussi spectaculaire soit-elle, la croissance de la population africaine n’a
pourtant rien de catastrophique en soi. Ce continent ne fait, somme toute, que
rattraper quelques siècles de stagnation démographique. En 2025, il ne fera que
retrouver le pourcentage de la population mondiale (17 %) qui était le sien au
début du XVIIe siècle. Avant, en particulier, la saignée humaine occasionnée
par la traite négrière.
Avec une densité moyenne voisine de 30 habitants par km2, contre une moyenne
mondiale de 50, l’Afrique reste encore relativement peu peuplée. C’est la
répartition de la population plus que son nombre qui pose problème. Près de la
moitié de l’espace subsaharien est quasiment vide, alors que, dans certaines
zones, les densités approchent 300 habitants au km2. C’est le cas en
particulier au Nigeria et dans la région des Grands Lacs (Ouganda, Burundi,
Rwanda).
Quoi qu’il en soit, même si l’Afrique noire a quelques longueurs de retard sur
les autres régions du Sud, elle est entrée à son tour dans une phase de baisse
de la fécondité depuis les années 1990. Par rapport aux années 1960, la
diminution est de 1,5 enfant par femme pour l’ensemble de la région
subsaharienne. On note les baisses les plus importantes en Afrique australe
(Afrique du sud, Botswana, Zimbabwe) et au Kenya. À l’autre extrémité, la
fécondité reste stable au Nigeria et au Mali tandis qu’elle augmente légèrement
au Burundi et au Niger.
Cette tendance à la baisse est appelée à s’accélérer avec l’urbanisation, qui,
on le sait, incite les familles à limiter le nombre d’enfants : avec un taux de
croissance supérieur à 4 % par an, la population urbaine du continent pris dans
son ensemble devrait passer de 300 millions actuellement à quelque 750 millions
en 2030.
Le mouvement de diminution de la fécondité aura beau s’accentuer et se
généraliser, la population continuera cependant à augmenter considérablement
pendant deux générations. Le nombre de femmes en âge de procréer restera si
élevé qu’elles feront nécessairement beaucoup d’enfants ...
Même pléthorique, cette population sera demain un atout dans un monde sur
lequel plane une menace inédite dans l’histoire de l’humanité : le
vieillissement. À condition, bien sûr, qu’elle soit formée. Ce qui n’est pas le
cas aujourd’hui. L’investissement dans le secteur éducatif est beaucoup trop
lourd pour des économies qui peinent à trouver un rythme de croissance
suffisant. C’est là où réside peut-être le principal enjeu pour les décennies à
venir.
10 - « Tous polygames »
« Les Africains sont tous polygames. » À force d’entendre cette contre-vérité,
certains Africains, avec un grand sens de l’humour, ont fini par trouver une
réplique imparable : « Et François Mitterrand, il n’était pas polygame ?
C’était un Africain ? » Allusion à la réputation d’homme à femmes laissée par
l’ancien président français. À y regarder de près, une vérité s’impose : l’on
prête trop aux Africains. Ne dit-on pas qu’ils ont des membres virils hors
normes et, par conséquent, une vie sexuelle débridée ? D’où leur propension à avoir
plusieurs femmes, au nom de coutumes sans doute obsolètes.
Chacun a encore en mémoire la sortie, pour ne pas dire l’ineptie, en novembre
2005, au moment où les banlieues françaises s’embrasaient, de l’académicienne
Hélène Carrère d’Encausse. Pour l’historienne, les émeutes étaient provoquées
par des enfants africains ou d’origine africaine issus de foyers polygames !
La polygamie existe en Afrique, mais tous les Africains ne peuvent pas être
polygames. Et n’est pas polygame qui veut : il faut en avoir les moyens et… les
aptitudes. Le musulman, par exemple, est autorisé à se marier avec quatre
femmes au maximum. Toutefois, vu la difficulté pour lui d’être équitable envers
toutes ses compagnes, il lui est recommandé de préférer la monogamie.
Avoir plus d’une femme découle aussi, dans certaines traditions, d’une volonté
de nouer des alliances politiques, sociales ou économiques avec d’autres clans,
d’autres familles, d’autres villages et communautés… Pouvoir et prestige sont
ainsi renforcés. Sur le plan économique, le nombre des épouses et des enfants
augmente la force de travail pour les activités agricoles ou le commerce. Plus
il y a de bras, mieux c’est pour le foyer.
Certaines coutumes contraignent à la polygamie. C’est le cas du lévirat,
pratique qui consiste pour un homme, même marié, à hériter de la femme d’un
membre de sa famille décédé. Il se pose alors la question de savoir si, dans
ces conditions, la femme n’est pas considérée comme un simple objet qui passe
d’une main à l’autre, sans qu’on lui demande son avis. Mais ceux qui observent
le lévirat sont persuadés que c’est un moyen de solidifier l’édifice familial
et d’assurer l’avenir de la veuve. Et, surtout, de ses enfants.
Il y a aussi des situations où le passage d’un monogame à la polygamie est
imposé par sa propre épouse quand, après de longues années de mariage, elle ne
lui a pas donné d’enfant. C’est elle qui décide de chercher une femme plus
jeune pour que son mari ait une descendance.
À quoi s’ajoutent des effets de mode. Aujourd’hui, être à la tête d’un harem en
milieu urbain est la démonstration, de la part du cadre, du fonctionnaire ou de
l’homme d’affaires, d’une réussite sociale indéniable. Quoi de mieux pour lui
d’étaler ses femmes comme il étale ses biens !
Et les femmes dans tout cela ? Les vicissitudes de la vie sont telles que, en
général, elles n’ont pas le choix. Plutôt que de vouloir à tout prix un mari
pour elles seules, elles se montrent réalistes en acceptant de le partager,
même si le regard de la société sur les femmes célibataires est de plus en plus
indulgent. Et puis, avoir un statut reconnu est plus sécurisant.
Les Africains, dont la sensualité serait sans bornes, rétorquent qu’ils ne sont
pas différents du reste de l’humanité. Mais ce qui les distingue des autres,
c’est leur capacité à briser les tabous, à vivre sans hypocrisie. Alors que des
Occidentaux entretiennent plusieurs maîtresses et n’osent pas montrer leur vrai
visage au grand jour.
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