18 août 2007
Lettre ouverte aux « faiseurs de paix »
Rédigée par un collectif d’universitaires
belges et européens
Source : © Le soir.
Nous soussignés, membres d'universités et d'établissements
scientifiques belges et européens qui suivons les évolutions en Afrique
centrale, avons pris le parti, à titre individuel, de nous élever contre la
faible proactivité des principaux acteurs politiques qui ont pris en charge la
gestion de la crise des Grands Lacs africains.
Nous nous sentons interpellés
plus particulièrement par les très graves dérives qui se sont accélérées depuis
plusieurs mois dans l'Est de la République démocratique du Congo.
Les pillages, les viols, la mise en esclavage sexuel des femmes, la poursuite
des recrutements d'enfants soldats, les meurtres et les enlèvements ciblés de
notables locaux et de journalistes qui sont perpétrés dans les deux Kivu (mais
aussi ailleurs) tant par des bandes armées hors la loi sans aucun agenda
politique et des trafiquants d'armes de tout bord que par une armée congolaise
qui n'est pas digne de ce nom, sont inacceptables : elles ont pour prix plus
d'un million de personnes déplacées et plus de 400.000 réfugiés.
Au Président Kabila, qui est aussi constitutionnelleme
À l'instar de tous les autres « chefs de guerre » impunis, ses officiers ou
sous-officiers responsables de crimes contre l'humanité doivent être poursuivis
systématiquement par des tribunaux militaires qui doivent cesser soit de
vouloir interférer dans ce qui relève du droit pénal civil, soit de protéger
l'impunité des leurs.
À la Mission
des Nations unies au Congo (Monuc) et à ses responsables à New York, qui se
disent régulièrement « préoccupés » « inquiets » ou « interpellés » par les
dérives en matière de droits humains, nous disons que, si des modifications ont
finalement eu lieu sur papier en ce qui concerne le mandat des Casques bleus
sur le terrain, on est loin du compte quant à une attitude véritablement
proactive. Le recours à la force, désormais autorisé, depuis le 15 mai dernier,
par le Conseil de Sécurité en cas de « menace sur le processus politique »,
devrait permettre en principe de venir à bout de bandes armées totalement
hétéroclites, qui sont estimées par la Monuc elle-même à seulement quelque 6.000
hommes parfaitement localisés par des associations congolaises locales avec
lesquelles la mission n'a que des rapports volontairement très distants. De ce
point de vue, il faudrait que cesse au plus vite ce « renvoi d'ascenseur »
perpétuel, entre la Monuc
et les dirigeants congolais concernés, sur les actions à mener dans les zones
de violences et de non-droit. Nous invitons enfin et surtout les stratèges
onusiens de New York et de Kinshasa à relire Clausewitz pour qui « la guerre
doit être en parfaite continuité avec le temps politique qu'elle n'altère pas
». En voulant séparer le champ diplomatique de celui du « militaire », le «
pacifisme » onusien relève d'un mirage : « soldats de la paix » et « soldats de
la guerre » sont, comme Janus, les deux faces d'une même exigence.
À l'Union européenne, qui a investi près de 500 millions d'euros dans le
processus électoral en RDC, nous aimerions dire qu'elle doit être conséquente
avec les prémisses de sa politique de défense et de sécurité. Après avoir
réussi l'opération « Artémis » – qui, en 2003, a sauvé la mise
pour un contingent de la
Monuc encerclé par des bandes armées à Bunia –, après
avoir lancé le mécanisme Eusec l'autorisant à prendre en charge la réforme des
services de sécurité, après avoir finalement décidé – non sans beaucoup
d'atermoiements – d'épauler cette Monuc dans le cadre de la surveillance du
processus électoral en 2006,
l'Union européenne vient de se doter d'un nouvel
outil, baptisé « centre d'opération » qui, autonome par rapport aux quartiers
généraux nationaux européens, est un outil pouvant déployer, dans les quinze
jours et pour quatre mois, des forces d'intervention civilo-militaires rapides
sur des théâtres d'opérations extra-européens.
Pourquoi ne pas recourir dans l'est du Congo à un tel type de mécanisme qui
aurait certainement beaucoup plus de crédibilité et d'effet dissuasif que les
Casques bleus de la Monuc
en qui les populations locales n'ont, à quelques exceptions près, plus
confiance depuis qu'elles sont restées l'arme au pied à Bukavu et à Bunyakiri
en 2004, à Kinshasa en août 2006 et en mars 2007 ?
Les désastres humains n'ont que trop duré en Afrique. Tant « l'appropriation
africaine » (« African ownership ») que le « partenariat » sont des slogans de
plus en plus vides, ne rassurant que des diplomaties frileuses qui s'alimentent
à une langue de bois futile et déconnectée du terrain et qui tentent d'apaiser
leurs consciences (et les nôtres) par l'octroi de millions de dollars au titre
de l'aide humanitaire. Le droit à la sécurité est un impératif premier sans
lequel la « bonne gouvernance », la « décentralisation », le « développement »
et d'autres valeurs prêchées par la communauté internationale n'ont aucune
chance d'aboutir.
(*) Claude Bragard (UCL), Dominique Breillat (Université de Poitiers),
Jean-Emile Charlier (Fucam), Noémie Cheval (ULB), Gabriella Chiaramonti
(Université de Padoue), Olivier De Schutter (UCL), Philippe Devillé (UCL),
Françoise Digneffe (UCL), Christian Duqué (UCL), Pierpaolo Faggi (Université de
Padoue), Bernard Feltz (UCL), Mathieu Hilgers (UCL), Fabienne Leloup (Fucam),
Myriam Malengreau (UCL), Stephan Marysse (Universiteit Antwerpen), Maurizio
Mistri (Université de Padoue), Michel Molitor (UCL), Antonio Papisca (Université
de Padoue), Pierre-Denis Plisnier (Musée Royal de l¹Afrique centrale),
Jean-Philippe Platteau (Fucam), Davide Qualerzi (Université de Padoue), Claude
Roosens (UCL), Bernard Stevens (UCL), Jean-Claude Willame (UCL)
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