19 août 2007
L’Etat-manqué congolais
Une relecture de Kisonga Mazakala et du collectif des universitaires
belges
Les Internautes Congolais(es) ont une « sacrée »
habitude : partager sur Internet certains textes dont ils voudraient faire
un large écho. Ces deux derniers jours, deux textes ont circulé.
Le premier est celui que l’ex-ambassadeur du Congo, Albert
Kisonga Mazakala intitulé ‘R.D. Congo : l’horizon s’assombrit’. Le
deuxième, signé par un collectif assez important des universitaires de l’U.C.L
(Université Catholique de Louvain-La-Neuve), est une ‘Lettre ouverte aux
« faiseurs de paix » en RDC’. (Les deux textes peuvent être lus
sur le site de Congoforum).
I. La responsabilité
constitutionnelle de Joseph Kabila
Le premier texte croit pouvoir « déceler des tendances
dictatoriales dans la gouvernance kabilienne ». Pour appuyer cette
allégation, Albert Kisonga donne ses preuves. « La première est cette
propension à monopoliser le pouvoir financier. L’argent, justement, fut la base
de la dictature de Mobutu. Le Président Joseph Kabila octroie des bourses, fait
des dons, sans préciser l’origine des fonds. Aurait-il gagné à la
loterie ? Non, répond Albert Kisonga, ce sont des fonds publics qu’il
manie à sa guise. » Les arrestations ciblées sont une deuxième preuve de
la tendance dictatoriale dans le chef Joseph Kabila. « Il y a pire :
les condamnés du procès de l’assassinat du Président Désiré Kabila demeurent en
prison demeurent en prison, en dépit de l’accord politique intervenu à Sun City
pour amnistier les crimes politiques. »
Pour Albert Kisonga, cette tendance à la dictature ne s’est
pas encore transformée en dictature. Pour étayer cette thèse, notre
ex-ambassadeur avoue qu’ « il y a certainement plus de
libertés politiques à Kinshasa que dans la plupart des pays de la région. La
libre expression journalistique dans la capitale congolaise en est la preuve
parlante. »
A ce point nommé, le texte de Kisonga devient difficile à
digérer. Qu’utilise-t-il comme instrument de mesure des libertés politiques
pour soutenir qu’il y a en a un peu plus au Congo que dans les autres pays de
la région ? Comment passe-t-il des preuves de l’existence des libertés
politiques à la dénonciation de l’insécurité ? En effet, soutient Kisonga,
« un des problèmes aussi est constitué par l’insécurité. Certains
collaborateurs du chef de l’Etat sont accusés de disposer des milices privées
et peuvent donc, Dieu seul sait s’ils s’en privent, menacer la vie des
tiers. » Pour disculper le chef de l’Etat, commandant suprême de sa milice
abusivement appelée « garde républicaine », Kisonga trouve un
subterfuge. Pour lui, « la faiblesse du pouvoir, comme conséquence de la
corruption, est telle que le Président de la République est loin de
tenir réellement toutes ses troupes en main.
La preuve est que lorsque des éléments de sa garde
prétorienne avaient décidé d’en finir avec Jean-Pierre Bemba, qui à ce moment
recevait chez lui les ambassadeurs occidentaux, ils s’étaient passés de l’aval
du Président. » Il en va de même des commanditaires présumés de
l’assassinat de Franck Kangundu. Qui aurait confié à Albert Kisonga « ces
secrets d’Etat » ? Notre ex-ambassadeur est-il dans le secret de la Présidence de la République ?
Albert Kisonga a-t-il le chiffre exact du nombre des prisonniers politiques et
d’opinion de l’Afrique des Grands Lacs ? S’est-il livré à une étude
comparative du nombre des journalistes tués dans cette région (et au Congo) et
des manifestations pacifiques dispersées depuis la mascarade électorale de
2006 ?
Là où Kisonga voit la promotion des libertés politiques en
faisant de Kinshasa le miroir du Congo et en innocentant Joseph Kabila, le
collectif des universitaires belges et européens note des dérives graves.
Il estime que « les pillages, les viols, la mise en esclavage sexuel des
femmes, la poursuite des recrutements d’enfants soldats, les meurtres et les
enlèvements ciblés de notables locaux et de journalistes qui sont perpétrés
dans les Kivu (mais aussi ailleurs) tant par des bandes armées hors la loi sans
aucun agenda politique et des trafiquants d’armes de tout bord que par une
armée congolaise qui n’est pas digne de ce nom, sont inacceptables (…) »
Pour eux, Joseph Kabila est responsable de cette situation. Pourquoi ? Il
« est constitutionnellement chef des armées ».
S’adressant à lui, ce collectif écrit ce qui suit :
« Au président Kabila, qui est constitutionnellement chef des armées, nous
souhaiterions dire que la légitimité qu’il a tirée des urnes ne fait pas
l’économie de celle qu’il doit tirer en priorité de la pacification du pays.
Celle-ci ne pourra être atteinte par de simples changements de titulaires au
niveau d’un état-major calfeutré dans la capitale, ou par des disproportionnées,
notamment d’une garde républicaine qui n’a toujours pas de statut
officiel ». Il ajoute : « A l’instar de tous les autres
« chefs de guerre » impunis, ses officiers ou sous-officiers
responsables de crimes contre l’humanité doivent être poursuivis
systématiquement par des tribunaux militaires qui doivent cesser soit de
vouloir interférer dans ce qui relève du droit pénal civil, soit de protéger
l’impunité des leurs. » Pour ce collectif, il n’y a pas que la corruption
qui justifierait les dérives de la garde républicaine et des autres bandes
armées. Il y a surtout l’impunité et le non-casernement de l’armée dont la
capacité de nuisance se passe de tout commentaire.
II. Dissidence
intérieure ou poches de résistance ?
Si Albert Kisonga décèle les tendances dictatoriales chez
Joseph Kabila sans établir sa responsabilité constitutionnelle dans la descente
de notre pays en enfer, il indique rapidement la grande menace à laquelle le
pays fait face : la dissidence interne et les Congolais qui l’entretiennent.
Il écrit : « La dissidence interne semble prendre des proportions
alarmantes. Elle contribue non seulement à saper la cohésion nationale mais à
entretenir la confusion. Il me semble que cette dissidence, grosso modo, puisse
être circonscrite à l’Equateur et au Kasaï. A l’Equateur, pour des raisons
évidentes. Avec Ileo et Bomboko dès 1960, Adoula et surtout Mobutu, l’Equateur
a joué un rôle prééminent depuis l’indépendance. Le lingala est devenu
quasiment la langue nationale, qu’on le veuille ou non. Aussi, beaucoup de ces
compatriotes n’ont pas accepté l’arrivée de l’Afdl au pouvoir et surtout la
tentative du swahili de vouloir ravir le leadership au lingala. »
Il y a, dans cette longue citation, une caricature de notre
histoire immédiate. L’Equateur a un fils ayant organisé une autre lecture de
son entrée « en dissidence ». L’arrivée de l’AFDL a été un arbre
cachant la forêt. Albert Kisonga ferait mieux de lire Crimes organisés en
Afrique centrale de Honoré Ngbanda. Il se rendrait compte de la superficialité
de son analyse. C’est d’un. De deux. Il ne semble pas avoir appris qu’après
« la guerre de Kinshasa du 22 et 23 mars, une chasse à l’homme a été
organisée contre les ressortissants de l’Equateur, tous assimilés aux membres
du MLC de Jean-Pierre Bemba.
Sait-il que Nzanga Mobutu est un allié de Joseph
Kabila ?
Albert Kisonga pèche par une communautarisation des
ressortissants de l’Equateur au point de les réduire à Ileo, Bomboko et Mobutu.
Sait-il que les services de sécurité des Kabila ont travaillé et travaillent
encore avec les ressortissants de l’Equateur ?
Communautariser un segment de nos populations et le
classifier est l’un des péchés capitaux des « politicailleurs »
congolais en mal de repositionnement. Est-ce cet effet que recherche notre
ex-ambassadeur trop dur en l’endroit des « Lubakas » ? Pour
lui, « la dissidence kasaïenne paraît plus forte que jamais. En fait,
écrit-il, lorsqu’on parle du Kasaï, il s’agit principalement des Lubakas. C’est
dans ce segment de la population que s’expriment les propos les plus venimeux
et les plus injurieux envers le pouvoir de Kabila. » Mettant entre
parenthèse les « délires d’un certain représentant de l’Udps dont tout le
monde constate qu’il frise la démence », il pense que Tshisekedi fils adoptant
un « ton apaisant » dans sa lettre à M. Mara Basaula sortait du lot.
Le comble est que M. Albert se pose en modèle de critique
positif que « les Lubakas » pourraient imiter. « Moi-même,
écrit-il, j’ai publiquement accusé M. Joseph Kabila de haute trahison. Mais à
aucun moment je n’ai usé des injures ni des propos pouvant être considérés
comme tels. Cela ne m’empêche pas de dénoncer, à chaque fois, son implication
dans la prédation, la corruption et maintenant la fragilisation de l’édifice
national au profit de l’ennemi. » Ces propos pro domo participent du
discours de la disqualification d’un segment de nos populations réduit à ses
deux ou trois ressortissants. Albert Kisonga connaît-il le nom de l’actuel
directeur de cabinet de Joseph Kabila ? Sait-il qu’il y a des
« Lubakas » plus kabilistes que Kabila lui-même ? Sa lecture de
la dissidence kasaïenne ne relève-t-il pas de cette « petite haine »
répandue dans certains milieux populaires congolais où il est conseillé que
face à un serpent et un « muluba », il faut tuer « un
muluba » et laisser filer le serpent ? Comme si « le
muluba » était pire qu’un serpent ? un « tshilulu »,
« un insecte » comme dirait Kyungu wa Kumwanza …
Ce genre des propos communautarisants est à proscrire. Il
véhicule une idéologie nocive pour notre devenir commun. Il est un avatar d’une
certaine ethnologie coloniale dont la classification des segments des peuples
avait pour visée « diviser pour mieux régner ».
Cela étant, l’attachement d’un bon nombre de
« Lubakas » aux valeurs de l’opposition politique telle qu’elle est
incarnée par l’Udps d’Etienne Tshisekedi n’est plus à démontrer. Mais l’Udps
est un parti politique et non une association des « Lubakas ». Aux
U.S.A., ce parti vient d’avoir un représentant qui est l’un des dignes fils du
Bandundu, M. Jacques Matanda. Répondant à une question sur l’opposition
politique congolaise, Jean-Claude Vuemba, député national et digne fils du
Kongo central, ne passe pas par quatre chemins pour avouer que « vous ne
trouverez (au Congo) qu’un icône, un leader incontesté, charismatique qui
est M. Etienne Tshisekedi wa Mulumba. » (Lire Cinq questions à Jean-Claude
Vuemba, dans Le Potentiel du 18 août 2007)
En effet, le fait que l’opposition parlementaire ait la
majorité des membres du MLC, parti cher à Jean-Pierre Bemba et qu’une grande
opposition extra-parlementaire se retrouve dans l’APARECO de Honoré
Ngbanda ne laisse pas indifférents les hommes au pouvoir à Kinshasa
et « leurs collabos ». Disons que le Grand Kasaï et l’Equateur,
une bonne partie du Bas-Congo et de plus en plus les Kivus sont en train de
devenir des bastions de la résistance à la dictature naissante à Kinshasa.
Cette résistance n’est pas nuisible à la cohésion. Elle n’est pas à réduire à
quelques dissidences réelles. Elle se nourrit des abus de ‘l’Etat-manqué’
congolais et est fruit du courage et de l’audace des compatriotes ayant renoncé
au ‘BMW’ pour une lutte dont l’horizon demeure le bonheur collectif partagé.
De toutes les façons, que Kisonga Mazakala qualifie cette
‘résistance’ de ‘dissidence’, cela ne l’engage que lui-même. Dans ces bastions
de la résistance congolaise, beaucoup de compatriotes sont arrivés à la même
conclusion que le collectif de membres d’universités et d’établissement
scientifiques belges et européens quand ils notent : « Les désastres
humains n’ont que trop duré en Afrique. Tant «l’appropriation africaine »
(…) que « le partenariat » sont des slogans de plus en plus vides, ne
rassurant que des diplomaties frileuses qui s’alimentent à une langue de bois futile
et déconnectée du terrain et qui tentent d’apaiser leurs consciences (et les
nôtres) par l’octroi de millions de dollars au titre de l’aide humanitaire. Le
droit à la sécurité est un impératif premier sans lequel la « bonne
gouvernance », la « décentralisation », le
« développement » et d’autres valeurs prêchées par la communauté
internationale n’ont aucune chance d’aboutir. »
Mais contrairement à ce collectif, les compatriotes
résistants ne croient plus à une justice militaire congolaise qui viendrait
mettre fin à l’impunité ou à la grande capacité de nuisance de la garde dite
républicaine. Ils savent que le fait que cette garde n’ait pas « de statut
officiel » est voulu afin qu’elle soit une police politique au service des
réseaux d’élite prédateurs. Ils savent que les « forces d’intervention
civilo-militaires rapides sur des théâtres d’opérations extra-européens »,
cet outil dont vient de se doter l’Union européenne, n’interviendront jamais au
Congo. Pourquoi ?
Le Congo a des minerais stratégiques que les multinationales
européennes exploitent en soutenant les milices de la mort et le chef de
« l’Etat-manqué » congolais. La sortie de la quadrature du cercle
sera prioritairement une initiative mûrie des poches de résistance congolaise
soutenues par les hommes et les femmes de bonne volonté. La plupart des
institutions et structures officielles, à travers le monde, se nourrissent du
suicide collectif congolais. Les poches de résistance éparpillées à travers le
Congo le savent. Elles l’ont compris. Qu’Albert Kisonga Mazakala les identifie
à des dissidences, cela n’aura aucun impact sur la lutte qu’elles ont décidée
de mener.
© J.-P. Mbelu
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