20 août 2007
Dans le grand cirque d’Arusha
Valeurs Actuelles n° 3689 paru le 10 Août 2007
© François Moulins
Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) juge
les “génocidaires” de 1994. Un “spectacle” permanent. Reportage sur place. Non
autorisé.
La toile de fond est majestueuse – le Kilimandjaro, plus
haut sommet d’Afrique –, mais le “spectacle” qu’offre Arusha, jolie bourgade du
nord de la Tanzanie,
l’est moins. On y juge depuis dix ans les présumés organisateurs du génocide
rwandais de 1994. Ouvertes en 1996, les quatre chambres du TPIR instruisent
d’interminables procès. Ils devraient durer au moins jusqu’à la fin 2008.
Tout s’anime chaque matin, dans le ballet des rutilants 4x4 siglés Onu utilisés par le TPIR. La sécurité du site est confiée à un officier du Malawi. Il a du mal dans cette Babel juridique d’Arusha. Des dizaines de nationalités se croisent dans le dédale des couloirs. Un petit bastion francophone résiste, mais l’anglais domine, au service du système juridique anglo-saxon (common-law) dans lequel l’instruction se fait pendant le procès. D’où les longueurs, les interruptions, les rappels au règlement, dans un climat toujours empreint d’une extrême politesse, assortie d’une froide indifférence.
Les journalistes et le public autorisés occupent une pièce séparée de la salle
d’audience par une immense vitre blindée. Quarante personnes s’agitent dans ce
vaste aquarium. La perruque anglo-saxonne n’est pas d’usage à Arusha, mais les
juges, les procureurs, les greffiers et les avocats portent la robe noire et la
collerette blanche.
« La justice d’Arusha sera transparente », avaient prévenu les concepteurs du
TPIR. Tout est donc retransmis sur un réseau interne de télévision. L’audience se
déroule en français, anglais et kinyarwanda. La rumeur s’est répandue que le
“spectacle” serait de qualité : les téléviseurs sont allumés dans tous les
bureaux.
Devant la tribune des juges, un rang de greffiers malgaches, kenyans ou
nigérians affûtent leurs crayons avec une mine de circonstance. Deux sténos
anglophones et deux francophones vont transcrire l’intégralité des débats.
Chaque accusé a devant lui ses avocats. Ils ont accepté de délaisser leur
cabinet et de passer plusieurs mois par an à Arusha, mais ils ne pèsent presque
rien dans la hiérarchie subtile du TPIR, où l’accusation tient le haut du pavé.
Le combat semble inégal.
Côté accusation, ce jour-là, le procureur canadien Drew White est secondé par un Australien. Des employés sri lankais et philippins leur passent des documents. Au dernier rang, des stagiaires : ces futurs “justiciers” s’initient aux subtilités de la justice internationale d’exception. Siégeront-ils un jour pour juger les crimes commis en Libye, en Corée du Nord, à Cuba, en Chine, au Congo et ailleurs ?
Tout indique que le grand inquisiteur du TPIR remplit une mission au service de
l’humanité. Le doute ne peut l’habiter car les accusés sont par définition
coupables. Ses moyens matériels sont considérables, sans commune mesure avec
ceux de la défense. Ses “témoins” arrivent ainsi en avion spécial du Rwanda, où
ils croupissent en prison pour des crimes parfois réels, souvent imaginaires.
Avant leur départ, ils ont été longuement mis en condition. On parle même d’une
« école de témoins à charge » fonctionnant à Kigali.
Après avoir témoigné, ils retournent dans leur prison. Malheur à celui qui n’a
pas dit ce qu’il fallait : des commissaires politiques rwandais assistent au
procès. Ils rendent comptent de tout ce qui s’y fait. Juridiquement, ces
témoignages ne devraient avoir aucune valeur. C’est pourtant sur eux que le
procureur bâtit son accusation et que les juges condamnent. À Arusha, la
justice internationale est rendue selon les critères définis par le régime
rwandais.
Ce jour-là comparaît le colonel Théoneste Bagosora, le « cerveau du génocide »,
affirme l’accusation. Avec lui, trois autres officiers supérieurs de l’ancien
régime rwandais, responsable du génocide du printemps 1994. Son avocat est le
Français Raphaël Constant, du barreau de Fort-de-France et de Paris. Redoutable
bretteur, réputé proche des milieux indépendantistes antillais, il fut un temps
le défenseur du terroriste Carlos. L’homme cite Maurras dans le texte en tirant
sur son cigare. Son coconseil est une jeune avocate canadienne, pugnace.
Il est presque 9 heures : les accusés entrent dans la salle d’audience. Ces
hommes sont en prison depuis dix ans. Ils seront de toute évidence condamnés à
perpétuité, dans une prison du Mali. Ils sont plutôt dignes, s’expriment dans
un français parfait. Pourquoi se battre ? « Pour l’histoire », répondent-ils.
Pas pour une justice à laquelle ils ont cessé de croire. Les techniciens
vérifient les casques de traduction. La cour se présente, on se lève. Le juge
russe Serguei Egorov est en tête. On ne l’entendra pas une seule fois durant
l’audience. Le président norvégien Erik Mose le suit. Courtois, cultivé, il
salue la salle d’un petit geste de la main. Le juge fidjien Jai Ram Reddy ferme
la marche, impassible.
Le procès de Bagosora touchant à sa fin, un expert français a été mandaté par
la défense : c’est Bernard Lugan, professeur africaniste à l’université de
Lyon-III. Les avocats lui ont demandé d’évaluer la crédibilité scientifique des
experts du procureur. La règle veut que chaque expert passe au gril de
l’accusation ou de la défense. L’Américaine Alison Desforges, expert auprès de
l’accusation, a été l’objet d’un ping-pong judiciaire de plus de dix jours,
avant d’être finalement accréditée. Tout ce qui peut décrédibiliser l’expert
est utilisé. Tous les coups sont permis, avec la plus exquise des politesses.
Le procureur Drew White attaque aussitôt, sur la compétence militaire de Lugan.
Il veut démolir son analyse de la situation du Rwanda entre 1990 et 1994 : «
Monsieur le professeur, votre CV indique que vous êtes conférencier au CID, à
l’IHEDN, au CHEM. Vous nous dites qu’il s’agit d’académies militaires
françaises. Avez-vous des compétences en ce qui concerne l’instruction
militaire de vos élèves ? »
Ironique, Lugan répond : « Monsieur le procureur, les officiers qui suivent mes
enseignements ont passé l’âge de l’instruction militaire. Mon rôle n’est pas de
former des recrues au maniement des armes ni de vérifier si les lits sont faits
au carré… » Agitation dans les cabines de traduction : comment transcrire “lit
au carré” en kinyarwanda ? Au Rwanda, on dort sur des nattes. On décide que
“lit au carré” sera écrit en français dans le procès-verbal en kinyarwanda.
Le procureur lit une fiche, probablement récupérée sur Internet : « Aurais-je tort de dire que vous appartenez à la même université que le Pr Faurisson ? » La réponse est suave : « Vous auriez effectivement tort, monsieur le procureur, car la personne que vous venez de citer a appartenu il y a une vingtaine d’années à l’université de Lyon-II, réputée marxiste, alors que j’appartiens à l’université de Lyon-III, réputée de droite. Je ne vous suivrai pas sur le terrain des ragots de pissotière. » Nouvel émoi. Comment traduire “ragot de pissotière” en kinyarwanda ? On n’a jamais vu de vespasienne au Rwanda. On tombe d’accord sur “ragot de caniveau”. Même si les trottoirs sont inconnus au Rwanda.
Les juges se retirent pour délibérer, puis le président confirme
l’accréditation de Lugan. Le temps a vite passé. C’est la pause. Après trente
minutes, c’est la reprise : Me Constant interroge Lugan. Il déconstruit l’acte
d’accusation, détaille les faiblesses des experts, démolit leurs conclusions.
La thèse officielle est réduite à presque rien.
Place au contre-interrogatoi re. D’habitude, le procureur White ne siège pas
dans cette chambre, mais le TPIR lui a demandé d’entrer dans l’arène. Dans une
précédente affaire, Lugan avait mis “KO debout” le procureur tanzanien. White :
« Je n’arrive pas à comprendre pourquoi, dans votre livre de 1997 et dans votre
rapport de 2002, vous écriviez ceci et pourquoi aujourd’hui vous soutenez cela.
» Réponse : « À la différence de vos experts, je m’appuie sur les nouvelles
sources, les nouveaux témoignages. Ma pensée est dynamique alors que vous
faites de l’autisme scientifique, arc-bouté sur des connaissances obsolètes
depuis bientôt dix ans. Il n’y a pas contradiction mais prise en compte de
l’évolution des connaissances. »
Le public se régale. Un procureur en difficulté est une péripétie intéressante.
White insiste, Lugan aussi : « Faut-il que je vous dise à l’imparfait du
subjonctif ou encore en latin que des documents nouveaux ont fait que mon
analyse a changé ? Le train de l’histoire est passé, monsieur le procureur,
vous laissant sur le quai de la gare avec votre expert, madame Desforges. La
nuit va vous paraître longue… » Hilarité générale chez les juges, les avocats,
les accusés et dans le public. Alison Desforges n’a rien de Sharon Stone, sauf
la nationalité américaine.
Le procureur reprend : « Si vous reniez vos précédents écrits, combien de temps
vous faudra-t-il pour renier le présent rapport ? » Lugan réagit, faussement
désolé : « Mais ce rapport est déjà largement obsolète car, depuis mon arrivée
à Arusha, j’ai eu connaissance de sources américaines et onusiennes
déclassifiées qui prouvent que votre acte d’accusation est en total décalage
avec les connaissances scientifiques actuelles. »
White : « Monsieur le professeur, quelle part de vos revenus vos livres
constituent- ils ? » La salle retient son souffle. Lugan : « Au risque de
choquer certains, je dois vous dire que ma fortune personnelle me met au-dessus
de ces contingences matérielles. Je paie mon billet d’avion en première classe
alors que l’Onu n’offre que la classe touriste. Ici, je me loge à mes frais. Je
suis totalement indépendant. »
Le juge fidjien s’écroule enfin de rire. Dans le public, un journaliste
sénégalais, hilare, lance : « Bravo, envoyez le taureau suivant ! » Le
président se tourne vers le procureur : « Avez-vous encore des questions à
poser à l’expert ? » Blême, White se retire. Me Constant se tourne vers Lugan :
« À votre connaissance, y a-t-il dans l’histoire d’autres cas d’un total
retournement d’interprétation dû à de nouvelles découvertes ? » L’universitaire
français triomphe : « Oui. Les massacres de Katyn. Ils ont longtemps été
attribués à l’armée allemande, alors qu’ils furent le fait des commissaires
politiques communistes de l’armée Rouge. »
Il fallait un clou au “spectacle”. Le procureur va le fournir. Lugan s’approche
pour le saluer. White le repousse : « Non, cela suffit comme ça ! » Les micros
n’étaient pas encore coupés, envoyant ce manque de fair-play dans tous les
haut-parleurs d’Arusha.
Moins de la moitié des affaires portées devant le TPIR ont été jugées : sur
soixante détenus, vingt-cinq ont déjà été condamnés et trois ont été acquittés.
L’un d’eux, André Ntagerura, ancien ministre des Transports du Rwanda, doit
rester en prison, car aucun pays ne veut l’accueillir. À raison d’environ 125
millions de dollars par an, le TPIR a déjà coûté un milliard de dollars.
© François Moulins
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