21 août 2007
Théophile Obenga : "Appel à la jeunesse africaine"
Samedi 28
juillet 2007
© Vitraulle Mboungou
Source
Rencontre avec le célèbre
intellectuel africain à l’occasion de la sortie de son livre
Dans son dernier livre,
le Professeur Théophile Obenga sort de son registre habituel en lançant un
grand Appel à la jeunesse africaine,
paru ce vendredi aux Editions Ccinia Communication. Face aux nombreuses
tragédies qui touchent le continent africain, celui qui a été l’assistant de
Cheikh Anta Diop appelle cette jeunesse à se réveiller, à sortir de son état de
désoeuvrement et à agir pour la
Renaissance africaine.
Appel à la jeunesse africaine est la dernière œuvre de
l’historien, égyptologue et linguiste congolais, le Professeur Théophile
Obenga. Persuadé que les Africains trouveront leur salut non en Occident, comme
semblent le penser bon nombre d’entre eux, mais chez eux, il invite la jeunesse
africaine à une meilleure connaissance de son Histoire. Théophile Obenga a
étudié la philosophie à l’université de Bordeaux, l’histoire au Collège de
France à Paris et l’égyptologie à Genève (Suisse). Il a également suivi une
formation en sciences de l’éducation à Pittsburgh aux Etats-Unis. Docteur
d’Etat ès lettres, ancien directeur général du Centre international des
civilisations bantu à Libreville, au Gabon, il a participé à la rédaction de
l’encyclopédie Histoire générale de
l’Afrique réalisée sous l’égide de l’Organisation des Nations unies pour
l’éducation, la science et la culture. Aujourd’hui, il est directeur du
département d’études des civilisations africaines à l’université de San
Francisco en Californie (Etats-Unis) et co-directeur de la revue d’égyptologie
et des civilisations africaines Ankh
éditée en France.
Afrik : Pourquoi Appel à la jeunesse africaine est il aussi différent de vos
autres écrits ?
Théophile Obenga : C’est vrai, je m’occupe
habituellement d’autres champs de recherche tels que l’histoire linguistique,
l’anthropologie… Mais j’ai senti comme une nécessité d’écrire ce livre car nous
vivons actuellement de grandes tragédies comme les pandémies, les jeunes qui
meurent en mer dans les îles Canaries, le taux élevé de chômeurs dans les
capitales africaines…La jeunesse est quasiment désœuvrée. En tant
qu’intellectuel, je ne peux pas fermer les yeux sur tout cela. Je me pose donc
des questions, je tente de comprendre le pourquoi du comment de ce malheur qui
touche tout particulièrement la jeunesse en Afrique.
Afrik : En lisant votre livre, le moins que l’on
puisse dire c’est que vous n’êtes pas tendre avec l’Occident : vous
écrivez : « Dominer, coloniser, détruire, tel est le destin de
l’Occident »...
Théophile Obenga : Notre couplage avec l’Occident dure
depuis le XIII-XIVe siècle. Cela fait donc presque dix siècles que nous sommes
ensemble. Nous parlons leur langue, leurs missionnaires ont étudié nos langues,
ils sont venus chez nous, nous sommes venus chez eux, etc. Cependant quand nous
faisons le bilan de cette longue cohabitation, que retirons-nous de bon ?
Nous avons subi une longue traite négrière, il y a eu ensuite la découverte de
l’Afrique qu’on a partagée à Berlin selon les intérêts exclusivement européens
et non ceux de l’amitié Europe-Afrique. Puis il y a eu la grande colonisation,
c’est-à-dire qu’on vous impose une culture, une langue, une administration, des
manières de faire, de vivre et de penser qui sont celles du dominateur. On ne
nous a jamais enseigné les langues africaines à l’école primaire mais seulement
celle du colon. Même aujourd’hui, cette habitude perdure, le français reste la
langue officielle dans des pays comme le Congo. C’est donc ce qu’on appelle
l’aliénation culturelle, indépendamment de l’esclavage et de l’exploitation
coloniale. Prenons l’exemple des matière premières comme l’uranium, lorsqu’ils
le prennent au Gabon, ils s’en servent non pour aider au développement de
l’Afrique mais pour construire des centrales nucléaires en France. Ils vident
le continent africain de ses matières premières afin de développer leur propre
continent. Aujourd’hui, ils apprennent la corruption aux chefs d’Etat
africains, comment on vole l’argent destiné au service public. Je peux citer
les exemples de Loïk Le Floch-Prégent qui a fait de la prison à la suite de
l’affaire Elf au Congo, Paul Wolfowitz qui s’est servi dans la caisse de la Banque mondiale au profit
de sa campagne, il a été contraint de quitter son poste de président parce que
là-bas au moins il y a une justice. Je ne parle même pas de l’affaire des
emplois fictifs de la mairie de Paris. Et ce sont ces mêmes personnes qui sont
condamnées pour corruption dans leur propre pays, qui sont pris comme
conseillers auprès des Chefs d’Etat africains.
Afrik : Ne pensez-vous pas justement que ces
chefs d’Etat ont leur responsabilité dans tout cela parce qu’après tout, on ne
leur force pas la main ?
Théophile Obenga : J’affirme juste que le
« mariage » avec l’Europe n’a rien donné, qu’il faut par conséquent
passer à autre chose. Malheureusement, nos dirigeants ne l’ont pas encore
compris. Beaucoup croient encore en l’Occident. Ce n’est pas mon cas, je sais
que mon salut ne viendra pas de l’Occident. Je respecte l’Occident, je fais des
affaires avec elle mais contrairement à d’autres je ne le fais pas comme un
soumis, un nègre esclave incompétent qui a peur de l’Occident, qui est complexé
et qui a un sentiment d’infériorité. C’est fini tout cela, s’il faut traiter
avec elle, nous devons le faire d’égal à égal. Malheureusement en Afrique, au
Congo en particulier, lorsqu’une personne donne son avis sur une situation,
même s’il est bon, il sera toujours moins considéré que celui d’un Occidental.
C’est malheureux que les Noirs soient encore esclaves de la sorte. Voilà
pourquoi je critique ces relations. Je ne critique pas juste pour critiquer,
j’affirme ce que je constate, à savoir la réalité. Concernant nos chefs
d’Etats, ils ne comprennent pas l’importance d’être franc devant l’argent, car
celui-ci représente un pouvoir extraordinaire. Son rôle est avant tout de
permettre le bien-être et le bonheur social d’un pays. Seulement voilà, nos
chefs d’Etat manquent cruellement de cette force morale, cette éthique devant
l’argent. Le résultat est qu’ils gardent tout pour eux et leur clan au détriment
du reste de la population. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est qu’ils ont beau
accumulé des millions dans des comptes cachés en Suisse ou ailleurs, à leur
mort, cet argent ne leur appartient plus. Ni à eux ni à leur famille. Les
héritiers de Mobutu, par exemple, n’ont rien touché des millions de dollars
qu’il a laissé dans ses comptes suisses. Il est normal qu’un président ait un
certain niveau de vie du fait de sa fonction mais il doit aussi penser au
bien-être de son peuple. Ces chefs d’Etat manquent également de patriotisme, ce
lien qui lie ton sang à celui de ton sol natal, ta nation. Il faut aimer son
pays au-dessus de tout, c’est ce que font les Occidentaux. Le patriotisme,
c’est lorsque Sarkozy dit « La
France m’a tout donné et en tant que Président je vais tout
lui donner ». C’est exactement ce qui nous manque. Avez-vous déjà entendu
un leader noir africain dire cela ? A cause de ce manque de patriotisme,
ils restent enfermés dans leur clan de villageois, leurs ethnies tout en
dirigeant la nation. Dans une nation faite d’ethnies, il y aura toujours des
crises et des guerres parce que c’est le Nord qui a le pouvoir, le Sud est
frustré et ainsi de suite. Tout cela n’engendre rien de bon.
Afrik :
Vous avez également des propos très durs envers le Fonds monétaire
international (FMI) et la
Banque mondiale ?
Théophile Obenga : Pour moi, ce sont des malfrats.
Nommez-moi un seul projet de la
Banque mondiale ou du FMI qui a bien marché sur le continent
africain ? Aucun ! Le meilleur élève, c’était le président Rawlings
au Ghana mais qu’en a retiré son pays ? Tout le monde le dit, la
littérature anglophone est encore plus violente à ce propos. Le FMI et la Banque mondiale sont
également coscientes de leurs échecs. Ce n’est pas pour rien que beaucoup de
pays les quittent, notamment ceux de l’Amérique latine, l’Argentine, le
Venezuela, le Chili, le Brésil, etc. Où avez-vous vu une banque se créer pour
aider quelqu’un à se développer ? L’essence même d’une banque, c’est de ne
penser qu’à ses propres intérêts. Le FMI et la Banque mondiale ont détruit
l’Afrique avec leurs plans qui n’ont ni queue ni tête et leur politique
néo-libérale. On devrait les traduire en justice pour crimes économiques, il
n’y a pas que les crimes de guerre ! Ils prétendent nous inculquer la
bonne gouvernance alors que ce sont eux les plus corrompus, je me réfère encore
au cas de Paul Wolfowitz.
Afrik :
Vous préconisez donc que l’Afrique cesse sa collaboration avec ces institutions
comme l’a fait l’Amérique latine. Seulement, il semblerait qu’elle ait peur de
ne pas s’en sortir sans elles…
Théophile Obenga : C’est juste une décision à prendre,
les autres l’ont bien fait. Ce n’est pas si dur que cela. Seulement une fois
que cette décision a été prise, il ne s’agit pas de rester là à jouer au tam-tam.
Il faut s’organiser. Dans le cas de certains pays comme le Congo, ils ont
l’hydrocarbure, c’est source de beaucoup de richesse, de plus ils ne sont pas
nombreux. En gérant mieux, on peut aider le pays à se développer sans avoir à
s’endetter. Maintenant s’il faut s’endetter, on n’ait pas obligé de passer par la Banque mondiale ou le FMI.
Les Etats-Unis et la France
qui sont des grandes puissances ont des budgets déficitaires. Ils ont une
grosse dette vis à vis des pays comme la Chine. Pourquoi
n’empruntent-
Afrik :
Vous prônez également la
Renaissance africaine, le panafricanisme : « le
futur de l’Afrique est panafricain », dites-vous …
Théophile Obenga : J’ai constaté en étudiant
l’histoire du monde que lorsqu’un peuple a été dans la misère, la souffrance,
il cherche souvent à renaître. C’est arrivé au Japon avec ce qu’on appelle
l’ère Meiji, en Turquie avec la venue d’Atatürk qui a complètement réformé le pays,
aux Juifs avec la naissance de l’Etat d’Israël, l’Europe avec la renaissance
européenne initiée par Churchill…Cette renaissance s’impose aussi en Afrique
car nous avons subi le malheur pendant plusieurs siècles. Que nous reste-t-il,
à part renaître à nouveau, reprendre un nouvel élan, un nouvel essor ? Il
suffit de se servir de ses ressources naturelles, son intelligence pour se
développer. C’est tout à fait normal si l’on suit l’histoire des peuples.
Afrik :
Pensez-vous que cela soit possible à l’heure actuelle ?
Théophile Obenga : C’est tout à fait possible, nous
avons tout ce qu’il faut, les cerveaux, l’imagination. Nous sommes largement
gâtés par la nature avec les différents fleuves africains, les forêts encore
vierges, les animaux sauvages qui n’existent qu’en Afrique, nous avons le
sous-sol le plus riche du monde…. On réunit toutes les forces vives de
l’Afrique, on fait ce qu’on peut faire pour notre génération. Chacun doit
mettre son expérience personnelle et professionnelle au profit du continent. Et
s’il y a des obstacles, il suffit de les contourner.
Afrik :
D’où la phrase « la diversité culturelle africaine est une
force » ?
Théophile Obenga : Bien sûr. L’idée que les différentes
ethnies d’un pays ne peuvent s’unir, c’est n’importe quoi. Plus il y en a, plus
nous sommes riches. Il suffit d’avoir une bonne méthodologie pour exploiter
toute cette richesse. En France, il y a bien des Bretons, des Bourguignons, des
Normands, des Picards, ils sont même plus divers que nous. Et comme ils ont
l’esprit, l’âme française, ils n’ont aucun problème de cohabitation. C’est ce
qui manque au peuple africain.
Afrik :
Vous incitez également dès le début du livre, l’Afrique à se tourner vers
l’Asie. Pourquoi ?
Théophile Obenga : La Chine ne nous a pas colonisés, nous n’avons pas
vécu avec elle pendant des siècles. Ils viennent pour leurs intérêts, ils ont
leur paradigme. Faisons affaire, « tu gagnes, je gagne ». Après, il
suffit d’être vigilant afin de sauver ses intérêts. Alors qu’avec l’Occident,
« c’est je fais, je gagne, si tu blague, je te tue ». Les Chinois
n’ont pas tué Lumumba. Voilà pourquoi l’Europe est en train de perdre son
pré-carré en Afrique. Ils vont perdre le Soudan où il y a du pétrole, le Niger
où il y a l’uranium.
Afrik :
Vous finissez le livre sur quelques orientations panafricaines…
Théophile Obenga : Il est important de s’organiser.
Par exemple, la jeunesse africaine va se réunir à Bamako et créer un bulletin
de liaison de la jeunesse panafricaine, clair et simple que tout le monde
puisse lire et comprendre. Un bulletin qui sera aussi diffusé sur Internet et
qui informera de l’action des jeunes partout sur le continent africain.
Afrik : Vous travaillez depuis plusieurs années
aux Etats-Unis. Pourquoi ce choix et pourquoi pas au Congo par exemple ?
Théophile Obenga : Avant j’avais une grande maison à
Brazzaville, elle a été brûlée pendant la guerre. J’avais l’une des bibliothèques
les plus riches d’Afrique. J’avais par exemple Le Code noir publié au temps de Louis XIV, les notes et les
lettres que m’écrivait à la main Cheik Anta Diop, une bibliothèque que j’ai mis
trente ans à constituer. J’étais complètement anéanti après cela, j’avais
l’impression qu’on avait détruit mon cerveau. Il m’était donc impossible de
rester au pays. J’ai voulu venir enseigner en France, mais ici la fonction
publique ne recrute pas au delà de 50 ans. Ce qui n’est pas le cas aux
Etats-Unis. Ils recrutent n’importe qui tant que tu leur apportes quelque
chose, l’argent ou le savoir.
Afrik :
Qu’espérez-vous concrètement en sortant ce livre ?
Théophile Obenga : Initier un grand débat sur la Renaissance africaine,
ouvrir les yeux à cette jeunesse africaine qui accepte par dépit d’aller mourir
dans la Méditerranée,
et surtout à nos chefs d’Etats.
Théophile Obenga
Appel à la jeunesse africaine
Editions
Ccinia Communication, juillet 2007, 19€
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