24 août 2007
La grande fortune du Nord et les guerres organisées par les multinationales au Sud et au Nord
Le mépris pour les choses de l’esprit nous conduit souvent
à passer à côté de ces choses très simples et expliquées simplement par « les
justes et les acharnés » de notre humanité écrasée par le crime des «
cosmocrates » n’ayant des comptes à rendre qu’à eux-mêmes. Il y a deux ans que
Michel Collon a publié un petit livre intitulé ‘Bush le cyclone’ ayant six
« réflexions sur ce que nous apprend Katrina », cette catastrophe ayant frappé
de plein fouet La
Nouvelle-Orléans.
I. La pauvreté du Sud et les médias du Nord
A la page 15, Michel Collon essaie de répondre à cette
question : « Pourquoi le Sud est-il si pauvre, et le Nord riche ? » La réponse
à cette question constitue un « grand tabou des médias des pays riches : tout
doit être fait pour cacher d’où vient leur richesse. » La raison est
simple à deviner. C’est parce que, comme le soutenait le grand écrivain
français Balzac : « Derrière chaque grande fortune se cache un crime ». Michel
Collon étaye cette thèse des faits vérifiables historiquement. Il écrit : « Si
l’Espagne et l’Europe ont commencé à devenir riches au 17e siècle, c’est parce qu’elles
ont volé l’or et l’argent de l’Amérique latine. En massacrant les Indiens et
sans rien payer. Si la France,
l’Angleterre et les Etats-Unis sont devenus si riches, c’est grâce à
l’esclavage, c’est en volant des êtres humains à l’Afrique. Sans rien payer. Si
les mêmes et la Belgique,
et la Hollande
sont devenus si riches à partir du 19e siècle, c’est en volant les matières
premières de l’Afrique et de l’Asie. Sans rien payer. » (p.15-16).
En effet, « depuis cinq siècles, affirme Michel Collon, nos
grandes sociétés occidentales ont pillé les richesses du tiers-monde, sans les
payer. On pourrait faire un tableau de chaque pays riche et montrer l’origine
honteuse de chacune de ses grandes fortunes. On pourrait faire l’histoire de
chaque pays pauvre et montrer qui l’a pillé et comment. Bref, nous – ou plutôt
: certains d’entre nous – sommes des voleurs, et c’est pour ça que nous sommes
riches : voilà ce qu’on ne peut absolument pas dire dans les médias. » (p.16)
Ce vol n’est pas un fait historique passé. Il se perpétue
aujourd’hui encore caché sous la fausse rhétorique de « la démocratie locale ».
« Le néocolonialisme continue et perfectionne l’exploitation. » (p.16) La
fixation unilatérale et tyrannique des prix des matières premières et le poids
de la dette étranglent le Sud et pourtant, « c’est lui (le Nord) qui devrait
rembourser ce qu’il a volé ! ».
L’efficacité du pillage néocolonial est liée à la mise en
pratique des lois économiques du « turbo-capitalisme ». La loi de la
concurrence joue. « En effet, pour gagner la guerre économique contre ses
rivales, une multinationale est obligée de se procurer les matières premières
au prix le plus bas possible afin de réduire ses coûts. » (p.16-17)
La loi de la privatisation joue sur fond des promesses
fallacieuses de création d’emplois à même de contribuer à la prospérité du Sud.
« Mais d’abord, on ne compte pas les emplois détruits. Et, en y réfléchissant
bien, quel est l’intérêt de cette multinationale ? Offrir de hauts salaires et
un haut niveau de vie dans le pays ou, au contraire, les maintenir au plus bas
possible pour se procurer les bénéfices les plus élevés possible ? » (p.17)
Contrairement à ce que les partisans de la privatisation affirment, les
investissements d’une multinationale au Sud n’est pas un acte de charité. « En
réalité, la plupart du temps, à cause du rapport de force inégal, cet
investissement affaiblit l’économie locale, détruit des entreprises existantes
ainsi que des échanges locaux et aggrave la dépendance envers l’extérieur. »
(p.17) Les bénéfices immédiats que fait une multinationale lui donnent
l’illusion d’un marché réussi. Si cela peut être vrai à court terme, il n’est
pas de même pour le long terme. Sa délocalisation au Nord crée le chômage et la
précarité. Au Sud, le pillage des matières premières, la destruction des
productions locales et la dette aggravent la pauvreté et le fossé entre riches
et pauvres.
Sur ce point, Michel Collon n’est pas très éloigné de Marx
pensant que le capitalisme porte en lui-même les germes de sa propre
autodestruction. La grande pauvreté qu’il engendre crée de la résistance
au Nord et au Sud. Le recours à la loi de la guerre lui permet de
mater cette résistance et de faire encore un peu plus de profits.
II. Les
multinationales et les guerres
Pour mieux exploiter le Sud, les multinationales se fixent
des objectifs. Michel Collon en énumère trois :
1. Contrôler les matières premières
2. Contrôler les mains d’œuvre qualifiées et bon marché
3. Dominer les marchés pour vendre leurs produits
La réalisation de ces objectifs passe par une stratégie : la
provocation de la guerre. « Il s’agit d’une simple tactique commerciale. Il
s’agit d’imposer aux pays récalcitrants que leurs richesses soient placées sous
le contrôle de telle ou telle multinationale. Ce qui implique de dominer la vie
économique et politique de ce pays. » (p.18) La destruction précédant « les reconstructions
» est précédée des rencontres où se décident les orientations et les règles à
appliquer. « Le but fondamental du « jeu », c’est de transformer le pays
conquis en terre de profits. En Irak, tout le monde sait à présent à quel point
des sociétés comme Halliburton et Bechtel se sont engraissées sur le dos du
peuple irakien et du contribuable US. » (p.18)
Michel Collon donne des exemples très clairs pour dire à
quoi servent les guerres. « La guerre contre l’Irak, chacun sait que c’est une
guerre pour le pétrole, c’est-à-dire pour les bénéfices d’Exxon et Chevron.
Mais c’est pareil pour toutes les opérations « humanitaires » des grandes
puissances. La guerre contre le Congo (menée par l’intermédiaire du Rwanda, de
l’Ouganda et de certaines milices), c’est une guerre pour les bénéfices des
multinationales du diamant, du coltan, de l’uranium et d’autres minerais. La
guerre contre la
Yougoslavie avait notamment pour but de privatiser une
économie encore très collective et de contrôler sa main d’œuvre qualifiée et
ses marchés. La guerre contre l’Afghanistan vise à contrôler les routes
stratégiques vers les pays d’Asie du Sud en fort développement et à encadrer
militairement la Chine,
puissance montante. Guerres de pillage donc. » (p.19)
A travers leurs guerres, les multinationales visent surtout
« le chantage par le contrôle de toutes les ressources », éliminer ou affaiblir
les rivales. L’Etat leur donne un coup de main.
Quand les Etats-Unis font la guerre pour contrôler le
pétrole partout dans le monde, est-ce parce qu’ils craignent de ne plus avoir
de pétrole pour leur économie ? » (p .20) Non. « En fait, ce que les Etats-Unis
cherchent par-dessus tout, c’est à priver les grandes puissances rivales
–Europe, Japon, Chine – d’un accès sûr et indépendant au pétrole. (…) Qui veut
dominer le monde, doit contrôler le pétrole. Tout le pétrole. Ou qu’il soit. »
(p.20) Demain, il devra contrôler les sources d’énergie alternatives. Surtout
l’eau. « Les trois grands blocs (Etats-Unis, Europe, Japon) mènent la guerre,
chaude, froide ou tiède, contre les peuples du tiers-monde. Mais ils se font
aussi la guerre entre eux pour savoir qui va dominer le monde et ses richesses.
La guerre économique bien sûr. Mais aussi la guerre politique et, dans
certaines conditions, militaire. Quand le rapport de forces change entre les
grandes puissances, quand une superspuissance veut en remplacer une autre, ou
simplement la priver de l’accès à certaines matières stratégiques, cela se
règle par la violence. Soit directement, soit indirectement, par
l’intermédiaire d’Etats ou de mouvements contrôlés.
La guerre est le moyen
fondamental pour repartager les richesses du monde, c’est-à-dire les sources de
profits. » (p.20-21) Mais ces profits ne supportent pas le coût de la guerre.
En fait, ce ne sont pas les multinationales qui paient le coût de la guerre.
Elles s’enrichissent et les contribuables de leurs pays en paient les frais.
Les budgets sociaux en subissent les contrecoups. Au Sud, « les guerres de la
globalisation ont pour but, en brisant les Etats trop indépendants, de prendre
le contrôle des marchés et des main-d’œuvre locales. Les faire travailler pour
de bas salaires permet aux multinationales de s’assurer un avantage décisif
face à leurs concurrentes. Et aussi d’exercer une pression très forte sur les
salaires de leurs travailleurs dans les pays d’origine. » En d’autres termes, «
leurs guerres nous attaquent tous ».
III. Le fondement
malthusien de ces guerres
La science et les scientifiques fabriquent les idéologiques
justificatrices de ces guerres. Souvent, ils appartiennent aux grandes
universités du Nord ou aux groupes dirigeant les grans médias. « Il y a
quelques années, un économiste réputé, Ian Angeli, chroniqueur du Wall Street
Journal et du Financial Times, déclarait devant un parterre invité par la firme
Unisys : « Il y a six milliards d’êtres humains sur terre, dont cinq milliards
ne pourront jamais être utilisés. Il ne sert à rien de vouloir les aider. Les
Etats n’ont rien à y gagner. » (p.76) Il y a des bouches de trop. Des gens qui
« ne pourront jamais être utilisés ». Dans ce contexte, la Stratégie pour la Réduction de la Population (dont parle
Susan George dans Rapport Lugano, Paris, Fayard, 2000) utilise la tactique de
la guerre pour éliminer « ces hommes et femmes de trop ».
IV. Que faire ?
Lire Michel Collon nous aide à découvrir la nature de la toute-puissance des
‘superpuissances’. Elle trahit le désir enfantin d’avoir tout, tout de suite et
pour soi contre les autres (comme l’enfant s’accapare lui seul et de sa mère et
de son sein). Les nations ‘superpuissantes’ matériellement, sont
humainement à un stade enfantin. Donc, elles ont besoin d’une reconversion
éthique à la vie réelle. Leur cynisme enfantin ne peut être guéri que par la
compréhension et la commisération de leurs aînés du Sud. Eux, au moins,
ont cultivé, depuis plus de cinq siècles, à l’exception des collabos de « gros
bébés du Nord », la vertu de la patience et de la relativisation des biens de
ce monde. En lisant Michel Collon, il y a lieu de croire en Anne-Cécile Robert
quand elle écrit « L’Afrique au secours de l’Occident.
La simplicité du texte de Michel Collon nous permet de
comprendre davantage que la richesse du Nord provient du vol. Ce vol fait
partie d’une certaine tradition capitaliste occidentale. Il est un sujet tabou
que les médias du Nord n’abordent presque pas. (Ceux du Sud leur emboîtent le
pas sous les tirs croisés des « collabos » du nouvel ordre mondial du vol.) La
perpétuation de cette tradition marche de pair avec les idéologies
culpabilisantes des appauvris du Sud et du Nord. Souvent, une certaine
rhétorique médiatique et des idéologies ‘universitaires’ cachent, sous une
langue de bois bien fignolée, ce crime contre l’humanité et ses conséquences.
Certains intellectuels du Sud sont disposés à enterrer cette mémoire du vol
pour accuser l’Afrique et les autres pays du Sud d’être les seuls responsables
de leur appauvrissement. Ce faisant, ils minent la quête de solution à ce vol
historique, la jungle qu’il installe et fragilisent les luttes à entreprendre
globalement pour rompre les chaînes de la globalisation du pillage, de la
précarité et de la misère.
En effet, face à la globalisation de la guerre, « chaude,
froide et tiède », seule la globalisation de l’amour, fondée sur le respect
indiscriminé de la dignité humaine demeure une solution à approfondir. Comment
? A travers des « network », des réseaux solidaires. Sur ce point, le conseil
que les évêques belges prodiguent aux chrétiens de ce pays vaut la peine (entre
autres) d’être suivi.
Pour eux, face à la globalisation du vol et de la guerre qui
le facilite, protester ne suffit pas. Un autre style de vie au niveau
individuel et collectif peut être adopté : « le goût d’une vie sobre,
l’abstention du gaspillage, le soutien aux investissements éthiques, la
solidarité et, dans la mesure du possible, l’accueil de réfugiés politiques ou
même économiques. » (Ne savez-vous pas interpréter les signes des temps ? Déclaration
des évêques belges, avril, 2007, p.26) Cela ne va pas sans «
la pratique des vertus intersubjectives que sont l’amour, le pardon et la
tolérance » (Ibidem, p.30) et du débat où le désaccord fondateur est
sauvegardé. Les interstices pouvant promouvoir ces vertus intersubjectives
sont indispensables au Nord et au Sud en tant que lieux politiques « du milieu
».
© Jean-Pierre Mbelu
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