19 septembre 2007
France-Rwanda, l'erreur de Kouchner
Le ministre français tend la main à Paul Kagamé, accusé
d'être à l'origine du génocide des Tutsis de l'intérieur
Le ministre des Affaires étrangères veut réconcilier la France avec un pays qui a
pris l'initiative de rompre ses relations avec elle en représailles des neuf
mandats d'arrêt lancés par le juge Bruguière contre l'entourage de Paul Kagamé,
le président du Rwanda. Le cas est sans précédent dans notre histoire
diplomatique. Il tend la main au chef d'Etat qui, selon le juge Bruguière, est
à l'origine de l'attentat contre le Falcon 50, où a péri son prédécesseur, le
président Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994. Attentat analysé par le juge
Bruguière comme ayant pour seul objectif «l'obtention de la victoire totale et
ce, au prix du massacre des Tutsis dits de l'intérieur, considérés par Paul Kagamé
comme des collaborateurs du régime Habyarimana».
En clair, la justice française accuse le chef d'Etat rwandais de porter une
lourde responsabilité dans le déclenchement du génocide des Tutsis. Si le juge
français désigne Paul Kagamé comme le principal commanditaire de l'attentat,
son immunité de chef d'Etat en exercice le protège de tout mandat d'arrêt. En
revanche, il a estimé que le chef d'Etat rwandais pourrait faire l'objet de
poursuites par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).
Paul Kagamé a violemment réagi. Dans son discours de Murambi, prononcé le 7
avril, il a déclaré que le juge français était «un vaurien, une tête vide, tout
comme ses maîtres d'ailleurs, qui portent tous en eux le crime de génocide, et
c'est ce crime qui les perdra». Dans le même discours, il accuse les militaires
français de l'opération «Turquoise» (juin 1994) d'avoir aidé les interahamwe
(les miliciens extrémistes hutus) à massacrer. Il accuse même les Français
d'être «venus pour tuer», feignant de croire que la France avait envoyé des
troupes au Rwanda en 1994 (l'opération «Turquoise»), non pas pour arrêter les
massacres mais tout spécialement pour en commettre davantage encore ! Comme
toujours, Kagamé use des accusations en miroir : il attribue à la France les exactions qu'il
a lui-même ordonnées à ses troupes ! Aujourd'hui, Kagamé s'efforce d'annihiler
les conclusions du juge Bruguière pour défendre sa légitimité et sa crédibilité
sur la scène internationale.
Or, déjà l'été 2006, Bernard Kouchner s'est rendu à Kigali, pour rencontrer Kagamé
à un moment où celui-ci proférait de graves calomnies contre la France.
Son objectif
n'était alors pas diplomatique : il s'agissait d'obtenir le soutien d'un ami à
sa candidature à la tête de l'OMS, qui lui fut accordé, ce qui n'empêcha point
l'échec du French doctor. Les bonnes dispositions de Paul Kagamé envers
Kouchner ne tardèrent pas à être récompensées : le 26 juillet, le ministre
français des Affaires étrangères l'appelait au téléphone pour envisager les
voies et moyens de renouer les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda ; il se
proposait, à cet effet, de lui rendre visite à Kigali. Il a aussi, durant
l'été, donné quelques gages de bonne volonté à Kigali, en acceptant, à deux
reprises, des mandats d'arrêt lancés par le TPIR, mais voulus par Kigali,
contre deux Rwandais, dont le père Wenceslas qui, selon mes informations, a,
pendant le génocide, sauvé de très nombreuses vies dans la paroisse de la Sainte-Famille,
transformée en camp de déplacés, mais qui, depuis cette époque, fait l'objet
d'un acharnement judiciaire pour faire de lui un génocidaire.
Bernard Kouchner a également décidé d'envoyer, dans quelques jours, une mission de proches collaborateurs à Kigali ...
Alors qui a raison, le juge Bruguière ou le ministre Kouchner ? Je sais, depuis 1996, que l'attentat contre l'avion présidentiel a été préparé et organisé par Paul Kagamé. Il faudra bien faire éclater cette vérité. Bruguière a forgé sa conviction après avoir entendu plus de cent témoins, coté plus de 7 000 pages de procès-verbaux, exécuté trois commissions rogatoires internationales au TPIR à Arusha, une en Italie, quatre en Belgique, une en Finlande, trois en Suisse, une au Congo-Kinshasa, une au Mali, une en Russie pour identifier les missiles. Comment Bernard Kouchner peut-il faire fi de ce considérable travail d'enquête ?
Le parquet militaire de Moscou a apporté la confirmation que les deux missiles utilisés pour commettre l'attentat du 6 avril 1994 étaient bien de fabrication soviétique, fabriqués en 1987 et vendus par l'ex-Union soviétique à l'Ouganda, dans le cadre d'un marché d'Etat. Or, Paul Kagamé, ancien patron du renseignement militaire de l'armée ougandaise, disposait toujours de bases arrières dans ce pays voisin.
Avant Bruguière, les enquêteurs du TPIR, Hourigan en tête, étaient parvenus à
la même conclusion. Enfin, la justice espagnole s'apprête à son tour à lancer
dans les prochains mois une dizaine de mandats d'arrêt contre des membres de
l'entourage de Paul Kagamé, pour le meurtre de neuf ressortissants espagnols au
Rwanda et dans l'ex-Zaïre. L'enquête espagnole va d'ailleurs bien au-delà de
celle du juge Bruguière, puisqu'elle couvre une période allant de 1990 à 2004.
Bref, tôt ou tard, Paul Kagamé devra rendre des comptes. En se portant au secours d'un dictateur sanguinaire, Bernard Kouchner prépare des lendemains douloureux à la diplomatie et à l'image de la France dans le monde. Il ne fait pas que cela. Il pousse la France à faire croire que François Mitterrand, Edouard Balladur, Alain Juppé et quelques autres, mais aussi des militaires français, ont été complices du génocide et qu'ils doivent s'en excuser.
Aussi, courant août, le dossier a-t-il été repris en main, obligeant subitement
le Quai d'Orsay à manifester plus discrètement le soutien à Kigali qu'il
exprimait librement courant juillet. Comme Nicolas Sarkozy l'a lui-même annoncé
devant les ambassadeurs, il s'agit certes de normaliser les relations
conflictuelles que pouvait parfois entretenir la France.
Nicolas Sarkozy ne serait donc pas opposé à une reprise des relations
diplomatiques de la France
avec le Rwanda, mais il reste impensable pour lui que la justice ne puisse pas
suivre son cours et que soient remis en cause les mandats d'arrêt lancés par le
juge Bruguière. De même, il semble peu crédible que le nouveau président
envisage davantage de remettre en cause la politique de la France de 1990 à 1994. Il
ne paraît pas prêt à devenir un adepte de la repentance. A contrario, la
commission d'enquête mise en place au Rwanda, prétendument indépendante,
devrait arrêter de traîner politiques et militaires français dans la boue. Si
cette nouvelle orientation est confirmée, la marge de manœuvre de Bernard
Kouchner devrait être étroite ...
Pierre Péan
Auteur de Noires Fureurs, blancs menteurs, Fayard, 2005
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