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Point de vue par François-Robert Zacot
LE MONDE | 08.11.07 | 14h27  •  Mis à jour le 08.11.07 | 14h27

La culpabilité, l'innocence, la manipulation, sont quelques-unes des facettes de l'épisode L'Arche de Zoé.

Il montre quelque chose de nous : il faut donc s'y intéresser et s'en inquiéter. Pourquoi ? Parce qu'il souligne une question essentielle : la place de l'enfant. La comprendre c'est forcément interroger notre civilisation. Alors, cet épisode est une opportunité : il faut s'en servir comme miroir et reconnaître qu'existe une logique culturelle qui agit à notre insu et sous-tend nos choix, nos solutions aux dysfonctionnements de notre civilisation. L'humanitaire n'y échappe pas.

Au travers des pratiques de L'Arche de Zoé et des demandes des adultes, on est au coeur d'une situation dans laquelle l'enfant est convoité, désiré, acheté, transporté, choisi. La question sous-jacente est donc : quelle est la place et la valeur que l'adulte donne à l'enfant ?

Trois exemples. Trois symptômes, qui ont tous un point commun : l'appropriation de l'enfant par l'adulte. Qui témoignent de la pathologie de notre logique culturelle.

La fécondation in vitro (FIV), qui paraît justifiée, produit cependant une absence de transmission entre les parents et l'enfant ; l'enfant n'a et ne peut avoir de place ni dans une histoire ni dans une filiation.

Bien que présent, le bébé n'existe pas. Ce qui compte c'est le désir de l'adulte, celui de la médecine. Qui l'inscrivent dans leur logique. Autre relais de notre logique culturelle : l'adoption d'enfant. Que nous montre cette pratique, notamment à notre civilisation, la seule à la pratiquer sur une large échelle ? Que dans cette détermination à "obtenir" un enfant, stratégie à l'appui, c'est le désir de l'adulte qui prime. L'enfant n'occupe aucune place.

Il y a lieu de s'interroger sur cette expression d'amour : qu'y met-on ? A quel manque cela répond-il ?

La capture de l'enfant à l'étranger est légitimée par un rituel psychoaffectif et administratif. Or, un enfant vaut plus qu'un dessous de table au Vietnam ou au Laos : notre civilisation est la seule à ne pas l'admettre. L'adoption "histoire d'amour", en elle-même très violente, rappelle le deuil, la séparation, stimule l'illusion, l'idée d'échec.

On prête à l'enfant un désir. Comment remettre en question une démarche d'amour ?

La confusion involontaire et vertueuse entre la culture, l'histoire, des parents et de celles de l'enfant, est là pour faire entrer cet enfant dans la loi de l'adulte. Déni de la réalité : pourquoi imposons-nous cela à l'enfant si ce n'est pour régler nos comptes avec nous-mêmes, nos angoisses, notre manque profond ? Nous ne gagnons rien à vouloir confondre la réalité et notre réalité imaginaire, celle de l'enfant et la nôtre.

Le troisième exemple concerne l'homoparentalité, qui fait débat.

Quelle est la place faite à l'enfant ? Là aussi : déni de la différence des sexes. Qui fait de l'enfant l'objet de marchandage. Le bonheur (des adultes) passe avant l'identité de l'enfant (avec caution d'arguments pseudo scientifiques), de son devenir. L'amour ne donne pas le droit d'obliger un sujet d'être là où on veut qu'il soit, qu'il en ait ou non envie. Le projet est pourtant clair : arrêter la filiation de l'enfant, l'inclure dans celle des homos parents. Dans leur histoire.

Dans ces trois exemples, ce processus commun a un nom : la perversion. 

Nier la réalité, imposer la sienne aux autres. Ne plus reconnaître l'autre comme individu libre, substituer son désir au sien. Ces symptômes sont là parce qu'une culture les produit. Mais tout prend part à ce processus : l'école, la famille, la rue, la science, le virtuel, l'hôpital, l'entreprise, nous-même. Le schéma pervers est appliqué involontairement par chacun de nous.

Le cas des réseaux pédophiles, des abus sexuels, criminels et pathologiques, rappellent leur lien avec ce processus : la relation de l'adulte avec son enfance, floue, confuse, non élaborée et que la société n'a pas permise. La boucle est bouclée. Alors : l'Occident infanticide ?

Arche de Zoé-miroir : on y voit les risques énormes que cette logique culturelle fait courir à notre civilisation. Elle construit le danger car elle construit l'homme de la perte de soi.

© François-Robert Zacot est anthropologue.
Article paru dans l'édition du 09.11.07

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