09 décembre 2007
Une négrophobie académique ou la banalisation de la Traite ?
© Odile Tobner |
Source: http://www.indigene
Depuis le Code noir (1685), rares
sont les intellectuels français qui ont remis en question le socle raciste sur
lequel repose notre regard sur « les noirs », africains ou antillais.
Les récentes saillies négrophobes d’Hélène Carrère d’Encausse, Alain Finkielkraut
ou Nicolas Sarkozy ne sont pas de malheureux dérapages mais la continuité
désolante de préjugés nourris depuis quatre siècles [1]. Qui, en France, sait
que Saint-Simon, Bossuet, Montesquieu ou Voltaire ont commis, sur ces
questions, des pages monstrueuses ? Que Renan, Jules Ferry, Teilhard de
Chardin, Albert Schweitzer ou encore le général De Gaulle leur ont emboîté le
pas ? C’est pourtant ce que vient nous rappeler Odile Tobner dans son
livre Du
racisme français. De ce livre salutaire nous publions un extrait consacré à
l’historien-fétiche des grands médias : Olivier Pétré-Grenouilleau, et à
la manière plus que douteuse dont il revisite l’histoire de la Traite des Noirs.
« Concernant les idées, presque rien n’a en effet été
véritablement inventé depuis le XIXe siècle, époque à laquelle les
abolitionnistes faisaient de la traite la cause du malheur de l’Afrique, tandis
que leurs détracteurs n’y voyaient que la conséquence de son anarchie. »
Renvoyer dos à dos les uns et les autres est déjà
scandaleux ; mais l’auteur penche en réalité du côté le plus
malhonnête :
« Il serait exagéré, à la faveur d’une lecture
européocentriste dépassée de l’histoire africaine, de voir dans les effets
démographiques de la traite l’une des raisons essentielles du mal-développement
africain. »
Qu’est-ce à dire ? Où est cette lecture
européocentriste dépassée qui aurait, dit-on, exagéré les effets de la
traite ? C’est un pur fantôme que l’on désigne vaguement, sans apporter la
preuve de son existence. Toutes les lectures européennes sans exception
minimisent au contraire les chiffres, dans des proportions évidemment
différentes. On aimerait par ailleurs savoir ce que serait une « lecture
non européocentriste » : une lecture faite par des Européens comme
M. Olivier Pétré-Grenouilleau, se mettant à la place des noirs et faisant
leur Histoire à leur place pour dire que les Européens n’étaient pas
racistes ? On est dans la divagation.
Il est hasardeux d’affirmer que la traite n’a pas eu
d’influence sur la démographie africaine : la thèse est cependant soutenue
avec aplomb. On va même jusqu’à évoquer « l’ensemble des phénomènes
positifs et négatifs » de la traite, sans prendre conscience apparemment
de la monstruosité d’une telle phrase, qu’aucun commentateur autorisé n’a, il
est vrai, relevée. Quel phénomène « positif » peut bien être induit
par tant de douleurs et de morts, sauf pour les bénéficiaires bien
entendu ?
Suit une assertion qui fera bien rire les démographes :
« Cependant la nature polygame des sociétés africaines
a sans doute eu pour effet d’atténuer voire d’annuler en bonne partie cet
éventuel déficit des naissances. »
La natalité – c’est assez facile à comprendre – se mesure au
nombre d’enfants par femme et non au nombre de femmes par mari. Que les unions
soient monogames ou polygames, les femmes ne peuvent faire qu’un nombre
déterminé d’enfants. La polygamie réduit au contraire le nombre d’enfants par
femme, en instituant un délai d’isolement après chaque naissance. Le mari
polygame est certes le père putatif d’un grand nombre d’enfants, mais c’est au
prix du célibat forcé des jeunes et des pauvres. Par ailleurs, aucune société
n’est par nature – toujours cet essentialisme raciste – monogame ou polygame.
La polygamie est liée à une conjoncture historique et culturelle. On la trouve
soit dans des sociétés guerrières où les hommes sont décimés, où les femmes
sont un butin, comme chez les Grecs de l’époque homérique, soit dans les
sociétés décimées par l’esclavage. Olivier Pétré-Grenouilleau prend les effets
pour la cause. Avec
la disparition de tant d’hommes – on a vu que les femmes étaient très minoritaires
dans les cargaisons –, comment la polygamie n’aurait-elle pas été une réaction
obligée de la société ?
Le simple bon sens permet de comprendre que la saignée de la
traite a été pour l’Afrique une catastrophe, humaine, culturelle, économique,
démographique. Dans un livre remarquable, Louise Marie Diop-Maes remet à leur
place bien des aberrations intéressées – et d’abord elle pose la seule question
pertinente :
« Les effets de la traite des humains en Afrique noire
sont-ils évaluables ? » [3]
Entre les fanatiques de l’innocuité, voire des bienfaits de
l’esclavage, à la suite d’un certain Philip Curtin, qui ne craint pas
d’affirmer, par exemple, que l’introduction du maïs en Afrique aurait
« compensé les pertes humaines » – comme si l’Afrique manquait de plantes
comestibles, comme si l’alimentation remplaçait les bouches manquantes [4] –,
et la majorité des universitaires français, considérés par les premiers comme
des extrémistes de l’interprétation sévère de la traite parce qu’ils limitent
l’effet négatif à une stagnation de la population, il n’y a pas une grande
différence.
On est obligé de les laisser à leurs chicaneries si l’on
veut commencer à parler raisonnablement du passé de l’Afrique. Marie-Louise
Diop-Maes conclut :
« J. Inikori (Nigeria), Walter Rodney et moi-même, par
des méthodes d’analyse différentes, sommes arrivés à la conclusion que les
répercussions de la traite ont provoqué une diminution de la population entre
1500 et 1900 et que, parallèlement, l’Afrique noire s’est progressivement sous-développée
durant la même période. »
Le dépeuplement de cette période s’est accompagné de
l’éclatement d’importants ensembles politiques, culturels et sociaux et d’un
repli sur les unités de base : famille, clan, tribu. C’est l’image de
l’Afrique contemporaine.
« Il ne s’agit pas d’un sous-peuplement chronique, d’un
tribalisme perpétué depuis la Préhistoire, sur une terre étouffante et maudite,
ou trop clémente, mais bien d’un dépeuplement et d’une atomisation qui ont
débuté au XVIe siècle. »
Après la mise en cause des Arabes à égalité avec l’Occident,
l’autre pilier de la science blanche pour tenter d’exonérer l’Histoire de
France d’un chapitre peu glorieux est la collaboration des Africains à la traite. On sait [5] que
Voltaire dit, dans le chapitre de Candide sur Le nègre de Surinam, que la mère
vend son enfant, ce qui est bien sûr une calomnie manifeste à l’égard des
Africains. La demande d’esclaves par les Européens a causé certes des
expéditions destructrices. Dans toute situation de domination, il y a des
collaborateurs dans le groupe dominé. Il faut simplement poser la
question : dans un crime, est-ce que le recrutement de complices est une
circonstance atténuante ou aggravante ? La responsabilité du complice
vient-elle diminuer celle de l’artisan principal ? Des Africains sont-ils
venus proposer en Europe leur collaboration et leur marchandise ? Encore
une fois ce sont des questions de simple bon sens.
L’inventaire des ouvrages qui répandent des aberrations
racistes sur l’histoire de la traite et de l’esclavage serait infini. On se
contentera d’un seul, qui n’est pas marginal puisqu’il s’agit d’un banal et
récent livre de vulgarisation, où les perles abondent, telle celle-ci :
« Sur place aux Antilles, les Noirs avaient conservé le
culte du Vaudou, qui aggravait les mentalités de certains d’entre eux. Les
“nègres marrons” armés de machette (sabre à couper la canne à sucre) étaient
enrôlés par les plus criminels d’entre eux pour les massacres des Blancs. Mais
tout cela n’empêcha pas les nombreuses unions hors mariage qui engendrèrent une
nouvelle ethnie : les mulâtres. » [6]
Un véritable bouquet en quelques lignes. Des hommes qui,
dans une situation d’écrasement et d’humiliation absolus, trouvent le courage
surhumain de se révolter sont-ils des criminels ou des héros ?
Pourrait-on, dans un ouvrage historique d’aujourd’hui, appeler
« criminel » un homme évadé d’un camp de concentration, tuant
quelques gardiens au passage, sans provoquer le plus grand scandale ? On
est obligé de poser cette hypothèse si l’on veut donner le sentiment d’une
monstruosité qui échappe manifestement aux lecteurs de pareils ouvrages, tant
le racisme imprègne le subconscient. User du doux euphémisme de « unions
hors mariage » pour désigner le crime le plus lâche par sa facilité et son
impunité – le viol systématique des esclaves noires –, est-ce faire oeuvre
d’historien ? Depuis quand les enfants nés hors mariage constituent-
On ne résiste pas à l’envie de citer quelques perles de la
même origine :
« Quelques années plus tard [7] , il ne resta rien des
richesses accumulées dans ces îles et nombre de négociants métropolitains
furent ruinés. Mais on peut considérer que ces derniers auront été le vecteur
de l’implantation de l’ethnie noire. Par voie de conséquence, sans doute que
les descendants de celle-ci auront ainsi échappé à d’autres fléaux. »
Ainsi les richesses se seraient évaporées. Cela n’existe
pas, sauf dans des croyances magiques. Les richesses ont changé de main, elles
ont servi à développer des industries, armement, accastillage, industries du
luxe, etc. Mais le comble du cynisme ou de la stupidité, on ne sait, c’est
d’indiquer comme seul bénéfice de cette période d’avoir permis aux Africains de
quitter leur enfer d’origine… et en plus le transport était gratuit !
D’autres jugements, dans des ouvrages hautement
scientifiques, laissent tout aussi pantois :
« Le chapitre qui venait de se clore en 1848 n’était
pas complètement négatif. Une indéniable prospérité économique s’était traduite
dans les faits dès les débuts de la traite des noirs. » [8]
Autant s’extasier de ce que le prodigieux effort de guerre
allemand, entre 1940 et 1945, fut fi nancé par le pillage des pays occupés et
l’extermination de la main d’œuvre déportée. Ce qui est escamoté avec la plus
grande désinvolture dans ce jugement de « valeur », qui affiche de
façon obscène la primauté de l’argent, c’est ce que certains appellent pudiquement
la question morale. C’est avouer que le traitement réservé aux noirs ne relève
pas de la moralité, comme le disait Montesquieu.
On ne recommandera jamais assez au lecteur de l’historien de
faire preuve d’esprit critique face à une Histoire qui n’est jamais parfaitement
objective. L’Histoire ment toujours d’une certaine façon, au moins par
omission, puisqu’on ne saurait inventorier la totalité des faits. Surtout
l’Histoire est une matière d’autorité, et l’autorité, en l’occurrence, est
celle des vainqueurs. Un ensemble de faits aussi bien établis et documentés que
la Révolution française a connu et connaîtra diverses présentations et
interprétations dont aucune ne peut prétendre s’imposer comme dogme. Il y a eu
la Révolution tueuse : guillotine, tricoteuses, tribunaux
révolutionnaires. Les images de la terreur révolutionnaire sont bien ancrées
dans la tradition scolaire. Cette terreur a causé, de 1792 à 1794, de
trente-cinq à quarante mille morts dans toute la France, qu’ils aient été
exécutés sommairement ou qu’ils aient fait l’objet d’une condamnation à la
peine capitale. Mais l’Histoire a refusé une célébrité analogue aux trente
mille communards que les Versaillais tuèrent pendant la seule « semaine
sanglante » de mai 1871 [9] : les morts faits par la Révolution
comptent toujours beaucoup plus que ceux dus à la répression.
Autre exemple : c’est l’Histoire qui a fait de la prise
de la Bastille – une horde populeuse, type racaille de banlieue assiégeant un
commissariat, se fait ouvrir les portes d’une forteresse quasi vide et tue
sauvagement les gardes et le gouverneur – le mythe national par excellence.
Tout est dans l’interprétation.
Si un événement aussi important de notre Histoire nationale
peut donner lieu à de telles distorsions, combien doit être problématique
l’histoire de l’esclavage et de la colonisation ! L’Histoire de l’Afrique
qui nous est racontée en France est celle des conquérants : c’est son
premier défaut. Il ne s’agit pas d’un procès d’intention mais d’un constat.
C’est une première et fondamentale distorsion. Tout comme les peuples africains
ne sont toujours pas émancipés de la tutelle politique de l’Occident, ils ne se
sont pas encore emparés de leur Histoire pour leur propre usage et pour en
imposer la vision au monde.
Les Traites négrières
La dernière et très douteuse contribution à cette Histoire
dominée est l’ouvrage d’Olivier Pétré-Grenouilleau intitulé Les Traites
négrières, essai d’histoire globale. Le titre, à lui seul, a son éloquence. Que
peut bien vouloir dire d’abord une « histoire globale » ? Il
s’agit apparemment de noyer les phénomènes un peu crus dans un ensemble flou.
C’est le contraire d’un comparatisme critique. On pourrait ainsi, si on
l’osait, faire une histoire globale de l’antisémitisme qui dissoudrait et
relativiserait la Shoah dans les millénaires persécutions contre les juifs.
L’expression « les traites négrières », quant à
elle, annonce la thèse et le sophisme fondamental du livre. Par ce pluriel
l’auteur prétend qualifier trois traites : la traite arabo-musulmane, la
traite interne à l’Afrique et la traite européenne. Il n’y a eu en fait qu’une
seule traite négrière, c’est-à-dire à fondement exclusivement raciste, c’est
celle pratiquée par les Européens. La traite arabo-musulmane, succédant à celle
pratiquée par l’Empire romain dans toute son aire, a frappé des captifs de
toutes origines non musulmanes [10]. Quant au servage ou au rapt pratiqués dans
certaines sociétés africaines, comment pourraient-ils recevoir la qualification
de négrier, qui traduit par essence la subjectivité du regard
« blanc » ?
Dès le titre, la fonction idéologique du livre apparaît donc
clairement. On s’explique alors le lancement médiatique dont il a bénéficié,
sans précédent pour un ouvrage aussi indigeste, de facture lourdement
universitaire [11]. On vit l’auteur accueilli par un chorus d’applaudissements
sur tous les plateaux de télévision, et son livre, loin d’être l’objet d’un
quelconque débat, fut unanimement porté aux nues par des critiques qui n’en
avaient certainement pas lu dix pages, mais qu’importe. C’est à l’idéologie
professée par le livre qu’allait leur enthousiasme : ils ne pouvaient que
faire un triomphe. La véritable croisade entreprise alors pour le défendre
contre toute contestation a atteint des sommets d’indécence.
Par un artifice assez grossier, l’auteur prétend débarrasser
l’histoire de l’esclavage de ses « clichés » et de ses
« poncifs » [12] – c’est ainsi qu’il qualifie aimablement les travaux
de ses prédécesseurs, prétendument pervertis par leurs bons sentiments. Ceux-ci
auraient, selon lui, dramatisé la traite et l’esclavage, qu’il se charge, lui,
de banaliser.
En réalité, cette histoire telle qu’elle a été racontée par
les Européens est toujours restée bien en deçà de l’horreur de la traite
transatlantique et de l’esclavage tels que les ont vécus les noirs. Cette
description, devant laquelle ont reculé les historiens blancs, même
« bienveillants », est encore à faire.
Le racisme a en effet joué un rôle essentiel dans le
déchaînement de ce que Rosa Amelia Plumelle-Uribe appelle « la férocité
blanche » [13]. Cet aspect de l’étude de l’esclavage est et a toujours
été, sauf chez quelques auteurs haïtiens, largement tabou. La rouerie consiste
à présenter au contraire comme taboue la description adoucie et relativisée de
l’esclavage, qui est pourtant la
norme. Mais jamais on n’était allé aussi loin dans
l’atténuation. Ainsi Pétré-Grenouilleau dénonce-t-il « le portrait
apocalyptique » [14] qui aurait été fait du transport des captifs, le
« taux d’entassement », « souvent exagéré par les
abolitionnistes » [15], sans qu’aucune preuve ou référence soit apportée à
l’appui de ces appréciations éminemment subjectives. C’est le second défaut
majeur de l’ouvrage : des affirmations subjectives jamais étayées de la
moindre preuve. C’est ce que l’on présente en France comme une grande oeuvre
d’historien !
Pétré-Grenouilleau parvient, dans un livre consacré à la
traite négrière, à prouver l’excellence de la moralité blanche : loin que
l’esclavage raciste puisse être reproché spécifiquement aux Européens,
l’abolitionnisme prouve leur supériorité. En effet le mouvement abolitionniste
est, selon lui, né par génération spontanée. Nulle part n’est formulée
l’hypothèse, pourtant la plus vraisemblable, que l’abolitionnisme est né de
l’atrocité toute particulière de la traite atlantique, l’opinion européenne
s’émouvant légitimement des conditions terrifiantes du transport, et des
débordements de cruauté de l’esclavage. À l’explication de bon sens on
substitue une thèse hautement improbable mais flatteuse. La distorsion par une
interprétation tendancieuse est ici manifeste.
Il est bizarre, à ce propos, que personne n’ait relevé ce
grave défaut de rigueur historique : ce dont l’ouvrage se prétend une
réfutation n’est jamais clairement désigné, il s’agit d’une sorte de nébuleuse
historique sans auteurs, sans titres, sans citations. En l’espèce, les
« exagérations » incriminées par l’auteur seraient le fait d’un
groupe désigné vaguement par le terme « les abolitionnistes ».
D’une façon générale, des assertions très douteuses ne sont
pas étayées. Ainsi cette affirmation pour le moins étrange :
« Ajoutons que l’introduction d’Africains favorisa
l’apparition d’épidémies chez les Indiens. » L’auteur explique la
disparition des Indiens d’Amé rique essentiellement par le « choc
microbien ». [16]
C’est faire bon marché des témoignages les plus anciens sur
la question, à commencer par ceux de Las Casas, relayés par Montaigne, dès le
XVIe siècle :
« Tant de villes rasées, tant de nations exterminées,
tant de millions de peuples [17] passés au fil de l’épée. »
Un autre thème récurrent du livre est la récusation de la
question morale :
« L’aspect moral mis à part, peu de choses
distinguaient le trafic négrier des autres grands commerces maritimes »
[18]
« La traite ne doit pas être réduite à une simple
affaire de morale ». [19]
Il se trouve que, comme l’auteur lui-même le note, ce trait
caractérise le discours des négriers :
« Ce type de discours [économique] permettait d’évacuer
les dimensions morales et intellectuelles du débat. » [20]
Il s’inscrit donc directement dans l’héritage de l’idéologie
négrière, dont tout le livre constitue une tentative de réhabilitation qui
semble avoir porté ses fruits.
L’engagement idéologique, au détriment de la prudence du
savant, est confirmé par le caractère catégorique des assertions. Bien loin que
les chiffres de la traite et de l’esclavage soient connus avec certitude, ils
sont toujours hautement hypothétiques et risquent de le rester définitivement.
On s’étonne même de la pauvreté des connaissances derrière l’apparence de
savoir produite par les répétitions. D’un ouvrage à l’autre, les mêmes
informations sont présentées sans aucun recul critique. L’inventaire,
évidemment partiel, des expéditions n’est qu’un élément qui devrait, loin d’être
sacralisé, être complété par bien d’autres points de vue.
Dans la plupart des colonies américaines, notamment
caraïbes, la population des esclaves était cinq à dix fois plus élevée que
celle des colons. Ces chiffres pourraient utilement être commentés et se prêter
à des projections. Mais non, on fait comme si on savait tout et comme si le
dernier mot avait été dit : l’Histoire est définitivement établie sur ce
point. L’acharnement à soutenir cette clôture est en lui-même suspect, aucune
question historique ne pouvant être considérée comme définitivement connue.
C’est cette assertion qui a été largement diffusée dans le public, sans aucune
réserve critique.
On en sait encore moins sur les traites arabes, mais
l’imagination et les « projections mathématiques » aidant on aboutit
à des chiffres aussi péremptoires. Peu importe que l’on compare, entre autres
sophismes, quatorze siècles de traite arabe et trois siècles de traite
occidentale, l’important est de produire deux chiffres, lesquels seront
ressassés jusqu’à plus soif par tous les mass médias. On est au coeur de la
fonction idéologique du livre. Les deux chiffres, largement arbitraires – celui
de la traite atlantique et celui des razzias arabes – ont été compulsivement
martelés en effet sur tous les plateaux de télé, débats et même dans les
bulletins d’information.
Une histoire se prétendant globale et comparatiste aurait
pourtant dû souligner bien des différences. Les Arabes, nous dit-on, razziaient
souvent pour lever des troupes. Ces razzias devaient donc ressembler assez aux
rafles que faisaient les Français pour recruter des troupes coloniales au XXe
siècle. L’histoire de ces « enrôlements forcés » reste à faire ;
mais on ne les range pas pour autant sous l’appellation de trafic d’esclaves,
même si cela lui ressemblait fort. Par ailleurs les noirs se sont fondus dans
les populations arabes. Cela signifie qu’ils étaient peu nombreux par rapport à
la population globale et que, même s’il y avait probablement des sentiments
xénophobes à leur égard, il n’y avait pas de doctrine ni de législation
racistes et ségrégationnistes.
La différence fondamentale est là. C’est une différence
qualitative essentielle, qui ne tient pas dans la comparaison des chiffres. La
dénégation péremptoire d’Olivier Pétré-Grenouilleau – « Les anciens
poncifs (du type : la traite est la conséquence d’un racisme à l’encontre
des Noirs) étant aujourd’hui complètement dépassés, il serait utile de les
remplacer par des hypothèses plus scientifiques » – est d’ailleurs, par
son insistance même, l’aveu que l’on a affaire non à une intelligence mais à
une volonté. L’énormité de cette allégation, démentie par trois siècles de
textes racistes – il est vrai passés sous silence –, n’a choqué personne. Notons,
dans cet ordre d’idées, la curieuse présentation de la communauté noire
américaine :
« Aux États-Unis […] la force de la minorité noire
s’explique surtout par la tendance à l’endogamie et par une forte natalité
depuis la guerre de Sécession » [21]
Cette « tendance à l’endogamie », comme euphémisme
de la ségrégation raciste, est vraiment une trop belle perle historique. Que
penserait-on d’un historien de l’Inde qui noterait une « tendance à
l’endogamie » chez les Intouchables ? Il sombrerait sûrement dans le
ridicule.
Les thèses développées par Pétré-Grenouilleau ne sont pas
nouvelles, elles rejoignent celles exposées beaucoup plus grossièrement et avec
beaucoup moins d’efficacité par l’historien raciste [22] Bernard Lugan,
notamment dans son ouvrage Afrique, l’histoire à l’endroit. Elles s’inscrivent
dans un courant minoritaire de l’historiographie américaine. Ce qui est
nouveau, c’est la diffusion forcenée de ces thèses dans les médias à l’occasion
de la sortie de ce livre.
Le florilège des titres de presse est éloquent en
lui-même :
« La vérité (sic) sur l’esclavage » [23]
« Quelques vérités gênantes (sic) sur la traite des
Noirs ». [24]
S’y ajoutent les déclarations tous azimuts d’un historien
déchaîné. La plus idéologique, sous le titre :
« Traite négrière : les détournements (sic) de
l’histoire » [25]
Avec, en bandeau :
Pétré-Grenouilleau y stigmatise, entre autres, en toute
objectivité scientifique, « une certaine gauche tiers-mondiste », au
long d’un article qui est un chapelet d’assertions virulentes non étayées et
qui, avec un peu de recul, paraîtra bientôt assez époustouflant. La plus
scandaleuse de ces assertions est passée comme une lettre à la poste, devant un
public extasié :
« Il faut admettre qu’il s’agit du premier exemple de
grand commerce international entre Blancs, Noirs et Arabo-Turcs, rentable pour
toutes les parties. » [27]
Après ce tir groupé assorti d’une tournée télévisuelle
complète sur les talk-shows supposés culturels, peut-être enivré par tant
d’exhibitions solipsistes pendant plusieurs mois, Pétré-Grenouilleau se
surpasse enfin et dénonce la
loi Taubira dans une déclaration haineuse où il confond
(bêtement ? intentionnellement ?) « crime contre
l’humanité » et « génocide » et s’en prend explicitement aux
noirs et à leurs « choix identitaires » [28]. Un collectif
d’Antillais ose enfin protester et porter plainte pour négation de crime contre
l’humanité. Mal leur en a pris. On assiste alors à une mobilisation massive
contre les fanatiques persécuteurs des honnêtes scientifiques. Rebelote dans
tous les médias, sur tous les plateaux de télévision, de la troupe des historiens
indignés se portant au secours du malheureux injustement persécuté, pétitions
pour l’abolition de la loi
Taubira, pilonnage de la bonne parole. N’en jetez plus, la
cour est pleine ! Piteusement, le collectif des Antillais retire sa
plainte. Force reste à l’autorité, à sa « bêtise au front de
taureau ».
Post-scriptum Ce texte est extrait du livre d’Odile Tobner,
Du racisme français. Quatre siècles de négrophobie, paru aux Éditions Les
Arènes en novembre 2007. Nous le reproduisons avec l’aimable autorisation de
l’auteure et des éditeurs. le titre Une négrophobie académique ? est le
fait du collectif Les mots ont importants.
Notes
[1] Voici, à titre indicatif, un Florilège négrophobe
non-exhaustif tiré du livre d’Odile Tobner :
« Défendons à nos sujets blancs de contracter mariage
avec les Noirs. ». Code noir, édition de 1724
« Les nègres sont si naturellement paresseux que ceux
qui sont libres ne font rien. » Montesquieu
« Les Blancs sont supérieurs à ces Nègres, comme les
Nègres le sont aux singes et comme les singes le sont aux huîtres. »
Voltaire
« Les Noirs vivaient à un stade de civilisation
inférieur parce qu’ils étaient biologiquement inférieurs aux Blancs. »
Saint-Simon
« La nature a fait une race d’ouvriers, c’est la race
chinoise […] ; une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre
[…] ; une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. »
Ernest Renan
« Je vous défie de soutenir jusqu’au bout votre thèse
qui repose sur l’égalité, la liberté, l’indépendance des races inférieures. Messieurs,
il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les
races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. » Jules
Ferry
« Voici à peu près trente mille ans qu’il y a des Noirs
en Afrique, et pendant ces trente mille ans ils n’ont pu aboutir à rien qui les
élève au-dessus des singes… Les nègres continuent, même au milieu des Blancs, à
vivre une existence végétative, sans rien produire que de l’acide carbonique et
de l’urée. » Charles Richet, physiologiste français, prix Nobel de
médecine en 1913.
« La privation de la lumière du Christ, et même de tout
reflet de cette lumière, a permis à l’esprit mauvais de s’établir en maître sur
cette terre déshéritée de l’Afrique… Les Noirs sont de temps immémorial livrés
sans contrôle à une sensualité abjecte, à la cruauté, au mensonge. »
Teilhard de Chardin
« Quant à l’effort intellectuel que représentent les
conquêtes techniques, l’indigène n’est pas capable de l’évaluer. » Albert
Schweitzer, prix Nobel de la paix en 1952.
« Ces gens, ils viennent directement de leurs villages
africains. Or la ville de Paris et les autres villes d’Europe, ce ne sont pas
des villages africains. Par exemple, tout le monde s’étonne : pourquoi les
enfants africains sont dans la rue et pas à l’école ? Pourquoi leurs
parents ne peuvent pas acheter un appartement ? C’est clair,
pourquoi : beaucoup de ces Africains, je vous le dis, sont polygames. Dans
un appartement, il y a trois ou quatre femmes et vingt-cinq enfants. Ils sont
tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait
quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues. »,
Hélène Carrère d’Encausse, académicienne française.
« En fait, l’équipe de France est aujourd’hui
black-black-
« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain
n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain qui, depuis des
millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie
avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la
répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire
où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni
pour l’idée de progrès. » Nicolas Sarkozy
[2] PUF, 1997
[3] Louise Marie Diop-Maes, Afrique noire. Démographie, sol
et histoire, Présence africaine, 1996
[4] Malgré une assertion aussi peu sensée, Philip Curtin a
fait des disciples dans l’histoire de l’esclavage, dont Olivier
Pétré-Grenouilleau, qui ne jure que par lui
[5] Cf. Odile Tobner, Du racisme français, chapitre 2,
« Sacraliser le commerce »
[6] Raymond Marin-Lemesle, Le Commerce colonial
triangulaire, XVIIIe-XIXe siècle, PUF, « Que sais-je », 1998
[7] C’est-à-dire après l’abolition de l’esclavage
[8] Jean Pouquet, Encyclopaedia Universalis, article
« Antilles ».
[9] Chiffres donnés par Jean Derens, article
« Terreur », Encyclopaedia Universalis, Thesaurus (2002)
[10] Ce que confirme d’ailleurs Pétré-Grenouilleau :
« Le monde musulman, d’ailleurs, fut loin de ne recruter que des esclaves
noirs. Tout au long de son histoire il puisa également très largement dans les
pays slaves, le Caucase et l’Asie centrale. » On peut y ajouter aussi le
monde méditerranéen
[11] L’historien Marcel Dorigny note cependant l’absence de
bibliographie à la fin de l’ouvrage comme défaut rédhibitoire pour un ouvrage
savant. Il est vrai qu’on aurait alors pu mesurer le caractère limité des
sources de l’auteur, compilation d’historiens qui ont ses préférences – le
contestable et contesté Philip Curtin en tête – ainsi que ses lacunes, toutes
signifiantes. Pas un mot de l’ouvrage, capital et remarquablement documenté,
d’Aimé Césaire : Toussaint Louverture, la Révolution française et le
problème colonial, Présence africaine, 2004
[12] Ces termes sont récurrents et apparaissent dès
l’introduction, (page 12).
[13] Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La Férocité blanche. Des
non-blancs aux non-aryens, génocides occultés de 1492 à nos jours. Préface de
Louis Sala-Molins, Albin-Michel, 2001
[14] Page 127
[15] Page 135
[16] P. 58. Ainsi ce sont les noirs qui sont la cause de la
disparition des Indiens. CQFD. À vouloir en faire trop, on se dévoile.
[17] Au sens de « gens ».
[18] Page 176
[19] Page 124
[20] Page 261
[21] Page 465
[22] Bernard Lugan soutient en effet la thèse d’une
hominisation multiple
[23] Le Nouvel Observateur, 03/03/2005
[24] L’Expansion, 29/06/2005
[25] Le Monde, 06-07/03/2005
[26] Pas de période pour le deuxième chiffre, en toute
objectivité ; pas, non plus, l’élémentaire précaution de prudence d’un « selon
O. P.-G. ». On a la foi ou on ne l’a pas
[27] L’Express, 14/03/2005
[28] Dans Le Journal du dimanche, 12/06/2005
Source : http://lmsi.
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