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L'Arche de Zoé, l’onde de choc
Le Monde Diplomatique

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La violence des réactions de la presse africaine au « scandale de L’Arche de Zoé » a laissé pantois nombre d’humanitaires occidentaux.

Sorte de « fait social total », l’intervention de l’association française — accusée de tentative d’enlèvement d’enfants sous de faux prétextes humanitaires — a mis en lumière les dérives de la société tchadienne et de son régime ; puis, en cercles excentriques, les ambiguïtés de l’humanitaire et des rapports Nord-Sud. Les premières réactions, viscérales et nationalistes, frisent parfois la xénophobie : on incrimine les dysfonctionnements administratifs ainsi que l’arrogance et le néocolonialisme des « humanitaires » français. Tchadvision s’indigne : « Même pour alimenter un zoo en France avec des animaux de la savane africaine, il faut prévenir les autorités locales pour avoir une autorisation de sortie desdits animaux ! »

La grâce finalement accordée par le président tchadien Idriss Déby Itno aux membres de l’association est interprétée amèrement, dans le genre désespéré des utopies de Jonathan Swift. Ainsi Franck Salin sur Afrik.com : « Le marché aux enfants africains est ouvert : venez, servez-vous, il ne coûte rien, ou si peu, d’enlever de petits Africains. C’est, en somme, le message que vient de délivrer le président tchadien, Idriss Déby (1). » Selon le même auteur : « Leur comédie et leur fiasco ont porté tort, et gravement, tant à l’adoption internationale, déjà fort en difficulté, qu’à l’action humanitaire, aujourd’hui cible d’attaques et de mises en cause à travers le monde. »

L’« affaire » a été aussi l’occasion de mesurer, via les médias, les prémices d’une opinion panafricaine, fût-elle dans un premier temps informée par des relais occidentaux (Radio France Internationale [RFI], Africa n° 1, Agence France-Presse [AFP]...). Ainsi, dans le quotidien de Kinshasa La Conscience du 26 décembre 2007, le politologue Serge-Nicolas Nzi commente l’attitude des plus hautes autorités françaises, critique le mensonge et le refus de repentance, remettant l’affaire Zoé en perspective : « Pourquoi tant de reniements de la parole donnée, d’aboiements, de hurlements et de gesticulations pour nier ce qui est évident ? La France peut-elle prétendre être une grande nation en niant tous les massacres qu’elle a infligés aux autres peuples (2) ? »

La diaspora s’en mêle brillamment, comme l’écrivain congolais Bolya Baenga, qui publie depuis Paris une tribune cinglante sur le « cannibalisme humanitaire » : « En fait, si l’opération d’enlèvement des enfants tchadiens et non darfouris avait réussi, cela aurait été le premier coup d’Etat humanitaire de l’histoire. Le “tout est humanitaire” cannibalise tout (3). »

Enfin, le « scandale de L’Arche » semble aussi avoir été le prétexte à un déchaînement de fantasmes très révélateurs où esclavagisme, biologie, théorie du complot se trouvent mêlés, ni plus ni moins d’ailleurs que pour les origines du VIH... ou le 11-Septembre ! Ainsi, l’un des opposants tchadiens les plus connus, M. Ngarlejy Yorongar, reprend les thèses conspirationnistes du Réseau Voltaire : arguant du fait que la même personne se trouve secrétaire de L’Arche de Zoé et de la société Paris Biotech Santé, dépendant de l’université Paris-V ; que ce laboratoire a comme administrateur un frère du président français Nicolas Sarkozy ; et que les buts de L’Arche étaient de faire venir dix mille enfants tchado-soudanais en Europe, il ne peut s’agir que d’expérimentations biologiques occultes !

Dans une lettre ouverte au président français, le député Yorongar affirme carrément : « Vous narguez les Tchadiens, qui sont à vos yeux moins que vos chiens, qui demeurent toujours des esclaves et qui ne méritent ni dignité ni respect, comme les traitaient vos ancêtres. (...) Ils n’ont enlevé et séquestré que des enfants nègres, bons pour les réseaux notamment des pédophiles, des voleurs d’organes humains, des proxénètes et des laboratoires d’expérimentation (4). »

Les blogs africains vont parfois plus loin, osant des parallèles avec... un génocide : « Il faut nettoyer : entendre “créer un autre Rwanda” dans la zone du Darfour, afin de créer un exode pour mieux exploiter le pétrole et s’approprier les sous-sols dont on connaît aujourd’hui l’étendue des richesses (5). »

Paranoïa ? C’est comme si l’affaire avait servi de révélateur et d’exutoire, en particulier à cause du traitement politique affligeant imposé par les autorités françaises et tchadiennes, plus unies qu’il y paraît.

Michel Galy